Jaccottet, Bonnefoy : Poète, critique, traducteur

“Il m’arrive d’avoir horreur de la poésie à cause de tout ce qu’on peut lire sous ce nom, je sais maintenant qu’il suffira de reprendre votre livre pour me retrouver certain de son incertaine et poignante vérité”. Ainsi s’adressait Philippe Jaccottet ( dont viennent de paraître deux inédits, “Le dernier livre de Madrigaux” et “La clarté Notre-Dame”), disparu récemment, à Yves Bonnefoy dans une lettre de 1958. C’est en Décembre 1953 que les deux poètes se rencontrent chez André Du Bouchet et depuis leurs chemins ne cesseront de se croiser au fil des années, témoignant d’une profonde amitié et d’une sensibilité commune où la poésie est toujours reliée à l’expérience de l’être, à son contact avec le monde dans sa plus profonde singularité.

Singuliers, Philippe Jaccottet et Yves Bonnefoy l’étaient pleinement de par une certaine forme de retrait face à la marche du monde, chacun ayant trouvé une sorte de refuge hors des cercles parisiens, l’un à Grignan dans la Drôme, l’autre dans les Basses Alpes dans sa maison de Valsaintes. Il y a dans leurs œuvres respectives la quête d’une plénitude sensible, de la vie dans ce qu’elle a de plus simple et d’élémentaire qui ouvre sur une sensation d’infini qui peut s’apparenter à une épiphanie, comme une percée dans le tissu des jours. Rien pour autant de béat dans leurs poèmes qui n’occultent pas la part d'obscurité dont nous sommes faits et la finitude qui est notre lot commun.

Si Philippe Jaccottet et Yves Bonnefoy partagent une même conception de la poésie, fragile et incertaine, leur commune expérience de la peinture est aussi inséparable d’une même propension à traduire.

De Piero Della Francesca à Giacometti en passant par Chagall ou Alexandre Hollan et Morandi, ils ont, tous les deux beaucoup écrit sur les peintres et se sont interrogés sur la nature de l’art, éclectisme qui nous est aujourd’hui révélé par le recueil de Jaccottet édité par “Le bruit du temps”, “Bonjour, Monsieur Courbet”. La critique n’est pas ici uniquement affaire de goûts, elle s’inscrit pleinement dans cette recherche du sentiment ou sensation éveillée chez celui ou celle qui regarde un tableau. Aucune rupture entre poésie et critique, les deux sont intimement liées, ce dont Yves Bonnefoy a témoigné dans l’un de ses plus beaux livres “L’arrière-pays” ou dans ses recueils d’entretiens dont l’un vient de paraître sous le titre “L’inachevé”. De même pour la traduction qui est pour lui une quête de “L’autre langue à portée de voix”, Shakespeare, Yeats ou Leopardi ayant été des auteurs de prédilection sur lesquels il n'a cessé de revenir tout au long de sa vie, tandis que Philippe Jaccottet proposait au public français la traduction d’un des chefs-d’oeuvre du XXè siècle “L’homme sans qualités” de Musil, des poèmes de Rilke, d’Holderlin ou encore du grand poète italien, Ungaretti.

Ainsi, poème, traduction et critique allaient chez eux d’une même main, le tout s’alliant à cette discrétion qui leur était aussi commune et que Philippe Jaccottet n'a jamais mieux exprimé que par cette phrase extraite de “L’ignorant” (1958) : "L'effacement soit ma façon de resplendir”.

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