De l'art oratoire

Il y a, aujourd’hui, comme un discrédit de la rhétorique considérée comme une parole vaine et creuse, gonflée de ses propres effets oratoires, sans toucher véritablement son public. Ce discrédit n’est-il pas, toutefois, un oubli involontaire de ce qu’était la rhétorique inventée par l’Antiquité et dont la visée principale se proposait de persuader sans contraindre ?

C’est tout l'enjeu du livre de Laurent Pernot, “La rhétorique dans l’Antiquité” (Livre de Poche), que de montrer que celle-ci était un secteur essentiel de l’enseignement et de la culture, témoignant ainsi d’un savoir sur le langage. Cicéron, Quintilien et un peu plus tard Saint-Augustin participent de cette “Invention de l’orateur” (Tel - Gallimard), ouvrage rassemblant quelques-uns de leurs textes les plus célèbres. Par leur verbe haut, ils ont fécondé les productions littéraires et artistiques, la prédication religieuse, la réflexion juridique, philosophique et ont entrepris de libérer “l’orateur du discrédit portant sur la rhétorique en revendiquant un rapport à la vérité”.

On retrouve cette figure de l’orateur dans le dernier roman d’Hedi Kaddour, “La nuit des orateurs” (Gallimard) qui met en scène Tacite, Pline le Jeune et Senecio sous le règne tyrannique de Domitien. Ici chaque homme devient un loup pour son prochain et chaque parole peut être porteuse de vie ou de mort : dire ou mal dire a souvent des conséquences tragiques sur la destinée des individus.

C’est cet art oratoire que Marc Fumaroli réinscrit dans la longue durée, de l'antiquité classique et tardive jusqu’à la réforme catholique, dans "L'Âge de l’éloquence” (Droz) : il y souligne la fonction essentielle de médiation, de transmission et d’adaptation exercée par la rhétorique. Incarnation exemplaire de cette éloquence, Bossuet, en évoquant dans ses “Sermons” (Folio) aussi bien les Evangiles, la Providence, l’ambition ou la mort, déploie une parole ample et fiévreuse où resplendit l’éclat coutumier de sa phrase et de ses concepts. 

Les mots touchaient alors au vif et la cour était parfois offusquée par l’évêque de Meaux, lui dont la langue avait presque une valeur performative, annonçant ainsi, à plusieurs siècles de distance, le fameux livre du linguiste John Lanshaw Austin, “Quand dire, c’est faire” (Points Seuil).

empty