Presses Universitaires du Septentrion

  • À en juger par sa réception dès l'Antiquité, la nature de l'oeuvre d'Horace qu'on a nommée Art poétique ne semble pas devoir être mise en question. On tient là le pendant latin de la Poétique d'Aristote, c'est-à-dire un bréviaire technique transposant dans la Rome augustéenne les vues aristotéliciennes, sans doute enrichies d'apports alexandrins, en matière de théorie littéraire. Toutefois, un examen attentif des particularités énonciatives et stylistiques du texte invite à réviser ce jugement séculaire. Mobilisant la langue instable du sermo, l'oeuvre prend les traits d'une épître adressée à des destinataires précis, les Pisons, dont le statut textuel est ici revalorisé. La démarche de renouvellement interprétatif peut même aller plus loin si l'on considère la pluralité des images poétiques qui jalonnent le texte ; ce dernier, affranchi de sa dimension strictement théorique et rendu à sa singularité, apparaît alors comme un poème, au sens fort, sur l'art de la poésie.

  • Établir l'art de l'interprétation comme science, tel est l'objectif de l'Essai de G. Fr. Meier, publié à Halle en 1757. Il s'agit du traité systématique d'herméneutique le plus abouti du rationalisme des Lumières dans son effort pour dégager des principes généraux de l'interprétation, dont le principe d'équité est le coeur. Les règles méthodologiques dégagées permettent de justifier la prétention de l'interprétation à être une connaissance, favorisant ainsi tant la culture que la lutte contre la superstition. La traduction de l'Essai en français permet d'introduire l'herméneutique des Lumières, sa prétention à l'objectivité, son rapport avec la logique et la théorie du langage, dans un paysage marqué par la philosophie herméneutique de Heidegger et Gadamer.

  • Les villes divisées, en proie à de multiples formes de fragmentation sociale, religieuse, ethnique et politique, sont une réalité prégnante du monde contemporain qui traverse les oeuvres de fiction. Les représentations littéraires et cinématographiques des frontières et démarcations urbaines étaient restées un thème peu abordé par les sciences sociales. Elles sont ici explorées dans une approche résolument pluridisciplinaire. De Belfast à Beyrouth en passant par Londres, Paris, Berlin, Ramallah, Jérusalem, Le Caire, New York ou Bogota, les auteurs s'emparent, à partir de matériaux originaux de quatre thématiques distinctes mais liées entre elles : les tensions liées aux ségrégations sociales et ethniques (« Franchir la ligne ») ; les disséminations sociales et spatiales des communautés urbaines (« La ville disséminée ») ; les mémoires, les démarcations et les pratiques de violence urbaine (« Espaces urbains et violence » ; les rapports complexes entre centralités et marges (« Réfractions urbaines »).

  • Tant les thèmes abordés par Pierre Michon que sa manière d'écrire se caractérisent par un refus de la ligne droite, de l'approche directe. Il faut détourner le regard du centre pour s'intéresser à la périphérie : petites gens, province, gestes de l'écriture qu'on aurait de prime abord jugés inintéressants. Si Michon décline l'obliquité sous ses formes les plus variées, c'est afin d'en proposer, d'une façon elle-même oblique, une théorie. Les grands thèmes, les enjeux véritables ne peuvent s'appréhender qu'en partant du détail, de la périphérie, de la digression. Obliquement, Michon nous dit le monde de façon bien plus percutante qu'une approche frontale ne saurait le faire. Mieux, Michon nous invite à cette gymnastique de l'esprit. Il s'agira donc de débusquer, dans la rigueur de ses phrases, les effets obliques du dire, de dépasser l'imposture de l'écrit pour atteindre la constellation essentielle de la vie même.

  • La prose de Michel Chaillou témoigne d'un rapport renouvelé et subversif avec la littérature et le(s) savoir(s) d'hier et d'aujourd'hui. Dans la plupart de ses ouvrages il arpente textes, auteurs, personnages, espaces et géographies d'époques révolues. En suivant un parcours chronologique à rebours - de l'Éloge du démodé (2012) à Jonathamour (1968) - et en s'appuyant sur les manuscrits de l'auteur, l'essai affronte deux questions cruciales de son univers littéraire : le rapport problématique et controversé avec le temps et la thématique du voyage - onirique, initiatique, métaphorique, littéraire ou réel. Les pratiques fixées par l'Éloge du démodé - le « recul en avant », la « lecture d'un autre temps », « la route serpentine » des parenthèses parsemées dans sa prose - représentent en fait des enjeux caractérisant l'écriture de Chaillou depuis son début littéraire en 1968.

  • Introduite en 1997 par David Herman, l'expression postclassical narratology (« narratologie postclassique ») rend compte des mutations qu'a connues la recherche sur le récit dans les deux dernières décennies. Ces approches multiples supposent le recours à des concepts et des méthodes inédits, venus de différentes disciplines, notamment des sciences cognitives, ainsi que l'élargissement du champ de l'étude du récit, désormais considéré comme un objet transgénérique et transmédial : s'inscrivant dans différents genres et porté par différents media. Le présent ouvrage offre pour la première fois en traduction française l'essentiel de travaux qui se sont largement imposés dans la recherche anglo-saxonne. Signés des plus grands noms de la narratologie postclassique, ils permettent d'en découvrir les principaux courants : narratologie féministe et queer (Susan S. Lanser), narratologie rhétorique (James Phelan), narratologie cognitive (Monika Fludernik, David Herman, Ansgar Nünning), narratologie transmédiale (Marie-Laure Ryan), narratologie non naturelle (Brian Richardson).

  • Albert Camus a vingt-deux ans quand il commence à écrire régulièrement dans ses « Cahiers » ; il ne cessera pas jusqu'à sa mort. Il en préparait alors la publication ; elle sera posthume, sous le titre de Carnets. Ces textes, aussi inclassables que divers (laboratoire de l'oeuvre, « choses vues », notes de lectures, impressions de voyages, réflexions philosophiques et, de plus en plus vers la fin de sa vie, notations intimes) sont souvent cités ; ils n'avaient jamais été étudiés en tant que tels. Ils le sont ici, par des chercheurs d'horizons divers, qui interrogent les modalités et les enjeux de cette écriture très spécifique. Les Carnets prennent ainsi toute leur place dans l'oeuvre camusienne, dont ils mettent au jour les ressorts secrets. Au coeur de cette écriture fragmentaire, l'exigence artistique de Camus est aussi manifeste qu'ailleurs ; et c'est à ses Carnets qu'en 1937 - il a alors vingt-quatre ans - il confie sa certitude, qui ne se démentira pas : « Écrire, ma joie profonde ! ». Lire les Carnets se révèle indispensable pour qui veut vraiment connaître Camus...

  • Il sera ici essentiellement question d'une certaine relation à l'espace propre à l'oeuvre de Claude Simon. Plus que les personnages eux-mêmes, c'est la plupart du temps leur environnement immédiat qui retient l'attention, à travers lui qu'elle poursuit l'énigme qui les constitue. Car le milieu dans lequel ils évoluent semble toujours exercer sur eux une influence décisive, les modelant, leur imprimant mystérieusement sa marque. L'évocation du cadre rapporte aussi en creux, description palimpseste, un événement que l'écriture choisit d'évoquer par ces voies détournées. Pour narrer, il convient de dépeindre. Mais tout paysage s'inscrit également dans une temporalité. Redéfinir la topographie d'un site, replacer paroles et gestes dans leur configuration singulière, c'est poser les bases de « l'édifice immense du souvenir ». Le corps lui-même tient lieu de paysage ; ses reliefs, ses effondrements, relatent l'histoire de l'individu, tout comme celle des territoires relate celle des hommes. Façon de traduire la pulsation singulière qui rythme l'univers. à la lisière du paysage et du portrait enfin, l'ombre entremêlée, mouvante, des corps enlacés, la parade sexuelle, viennent interroger une autre inscription dans l'espace, celle de la marche vers l'autre et de la quête de soi dans cet affrontement à l'altérité irréductible. De là la question, centrale, de la sédentarité et du nomadisme, du repli et de la recherche. Qu'est-ce qu'un lieu, un être, où se reconnaître ?

  • Les nombreux travaux réalisés en collaboration avec des artistes, peintres, plasticiens ou musiciens constituent désormais la majeure partie de l'oeuvre de Michel Butor. Ils demeurent cependant peu connus, et sont rarement envisagés par une critique qui s'en tient toujours aux romans de l'écrivain. Or ces réalisations visent à promouvoir un « dialogue avec les arts » où s'affirme la radicalité d'une démarche résolument moderne. Ce « dialogue » permet de mieux comprendre, rétrospectivement, le véritable projet des premiers livres (de L'Emploi du temps, à Description de San Marco...) en les situant enfin dans une entreprise d'envergure. Surtout il manifeste l'émergence d'une réflexion critique originale sur le statut de la création artistique dans le monde contemporain, saisi à travers ses enjeux poétique, politique, esthétique et philosophique.

  • « Toute une grappe de visages juxtaposés dans des plans différents et qu'on ne voit pas à la fois »... C'est ainsi que Marcel Proust conçoit ce qu'il appelle « le visage humain ». Définition bien étrange. On dirait presque de l'hébreu. On croirait presque entendre « panim », qui désigne « le visage », mais qui signifie, littéralement, « faces » - toujours au pluriel. C'est ce pluriel oublié du visage que Proust semble réveiller, avec cet étonnement qui « vient surtout de ce que l'être nous présente aussi une même face »... Énigmes de panim. Mystères d'À la recherche du temps perdu. Combien de visages par personnage ? Quant à ceux de l'auteur... Figures et gueules, esquisses et masques, voiles et rides, larmes et petites marques habitent le livre. Visions tour à tour effrayantes et merveilleuses : le visage fait résonner l'oeuvre de Proust dans toute son étrangeté.

  • Jacob Bernays (1824-1881), lettré autant que philologue, fut un grand découvreur. À Bonn où il enseigna, il eut, entre autres élèves, Nietzsche et Wilamowitz. C'est une des figures les plus fascinantes de l'histoire des lettres. Exclu par ses origines juives et par son ascétisme de l'institution, et, du même coup, de la folie d'une productivité scientiste effrénée, qui emportait le siècle, il est resté fidèle aux idées qui avaient justifié les Lumières. Il fit fructifier cette extériorité dans une recherche fondatrice, à la fois savante et ouverte. Ce livre, écrit par un helléniste d'aujourd'hui, se veut le portrait de son oeuvre : il saisit la nouveauté de ses points de vue - sur le sens de la katharsis dans la Poétique d'Aristote, sur l'importance des présocratiques, sur les voies croisées de la philosophie religieuse des juifs et des chrétiens, sur leurs mentalités et leurs rites-, en captant cette nouveauté dans le jaillissement de la découverte, au moment où ces vues se sont exprimées, avec leurs blocages, leurs promesses, leurs déviances latentes, ponctuelles ou définitives. L'histoire juge l'histoire, dans un débat passionné avec le passé, et montre ce qui allait être, mais aussi ce qui aurait pu être.

  • L'histoire de la mise en scène des tragédies grecques se confond avec celle de l'invention de la scène moderne. En effet dans leur quête de ce théâtre des origines, les metteurs en scène ont construit l'utopie d'un spectacle total, capable à la fois de rénover les pratiques scéniques, de créer un événement social ou mystique et de susciter la terreur et la pitié chères à Aristote. En partant d'une reconstitution des conventions théâtrales antiques, l'auteur cherche à évaluer le rapport qu'entretiennent les créateurs contemporains avec un théâtre devenu mythique : de la radicalisation de la distance qui les sépare de l'Antiquité à la volonté de surmonter cette distance, tous ont fondé, à partir de ce matériau, un théâtre de la modernité.

  • Où en est la littérature narrative française depuis les années 1980 ? Pour le savoir, cet essai étudie l'oeuvre de trois écrivains déterminants et leur projet respectif : l'investigation ironique des usages contemporains et des coutumes littéraires par Jean Echenoz ; la volonté propre à Hervé Guibert de se connaître, qui le conduisit à transgresser les contours convenus de l'autoportrait, à prospecter les envers de l'humain décor ; l'assimilation d'une érudition des plus éclectiques par Pascal Quignard, et son actualisation en fonction d'obsessions rémanentes. Représentatives par leur distinction même des différentes orientations littéraires en cours, ces trois oeuvres permettent aussi de dégager quelques tendances esthétiques. Des formes classiques de fiction ressurgissent, dans la parfaite mémoire des avant-gardes qui les ont tout au long du siècle dernier contestées : simultanément les romans énoncent et dénoncent le romanesque. Un renouvellement des pratiques autobiographiques s'observe aussi, qui refuse toute approche constituée du Sujet et déstabilise l'idée d'identité autant qu'il aide à la constituer. Récits indécidables, pour ces raisons : à toute position formelle, thématique, sémantique fixe, ils préfèrent les postures mouvantes, volontiers paradoxales. Cette nature ambiguë en fait par excellence des passeurs pour temps indécis. L'esthétique littéraire contemporaine, loin des frivolités qu'on lui reproche parfois, porte ainsi à la légère une réelle densité, culturelle et ontologique.

  • Georges Bataille, la terreur et les lettres met en cause la vulgate critique qui, à la suite de Tel Quel, continue à donner la faveur à une lecture « terroriste » de l'oeuvre bataillienne. On lit toujours Bataille pour le sublime de son abjection et la passion indicible de ses textes. On retient encore de son oeuvre ce moment initial où la révolte contre le surréalisme contribue à proposer l'image durable d'une « écriture » antirhétorique, sacrificielle et pulsionnelle. Or, cette approche est aussi historiquement limitée qu'elle est textuellement problématique. Elle ne permet pas de prendre en compte l'ensemble d'une réflexion littéraire qui, dans les années quarante, revient sur ses textes et repense leur relation au sacrifice et à l'indicible. C'est donc à partir d'une relecture générale de l'oeuvre et plus particulièrement de certains textes charnières des années quarante (le Coupable, L'expérience intérieure, L'impossible) que le présent ouvrage remet en question le « terrorisme » de Bataille. Il réévalue son approche littéraire dans le contexte critique des oeuvres contemporaines pour montrer que l'appel paulhanien à un « retour à la rhétorique » trouve alors davantage d'échos dans l'écriture bataillienne que la terreur anti-poétique. L'expérience intérieure de Bataille, son « impossibilité », n'y perdent pas leur tension vers l'indicible. Elles y gagnent une conscience de leurs clichés et le savoir très sûr de leur littérarité.

  • Dans un premier temps, un voyage opéré dans la géographie cinématographique du spectateur-Claude Simon permet de mettre en évidence un auteur imprégné de cinéma, un véritable « enfant de cinéma ». Nous suivons la trace des multiples allusions aux techniques qui participent des débuts du cinéma, repérons la marque du cinéma burlesque et du cinéma surréaliste, la place de la Star et de la mythologie hollywoodienne, ainsi que la présence d'un autre versant du cinéma, celui de la pornographie. Toujours dans le cadre d'une typologie du cinéma, les goûts de Claude Simon en matière de Western sont révélés par une lecture attentive des romans. Dans un second temps, l'étude de l'adaptation cinématographique de La Route des Flandres, marquée à la fois par l'enthousiasme et la déception, éclaire les relations ambiguës qu'entretient Claude Simon avec cet art et met en exergue ses choix concrets en matière de cinéma. La description et l'analyse minutieuse du découpage de La Route des Flandres et des dessins de Claude Simon, que l'on peut qualifier de « Story board », permettent de mettre en relief un projet cinématographique très avancé, dans lequel l'auteur se pose la question de l'adaptation et de la représentation.

  • Théâtre de l'autre, pour l'autre, avec l'autre, l'oeuvre de Koltès offre une expérience éthique singulière, où la conscience occidentale affronte, sans honte complaisante et sans oubli obscène, son passé d'esclavagiste et son présent de prédateur, la légende de ses conquêtes et le trouble de son désir. Consacré spécifiquement aux six pièces créées entre la fin des années soixante-dix et la fin des années quatre-vingt, En noir et blanc cerne au plus près ce topos incontournable du théâtre koltésien : le conflit du noir et du blanc dont la violence n'a d'égale que la complexité. Avec une grande acuité de regard, une âpreté sans compromis, Bernard-Marie Koltès en a décliné toutes les figures. Riches et pauvres, dominants et dominés, autochtones et émigrés, anciens colons et nouveaux colonisés s'affrontent impitoyablement mais ces duels, qui les jettent les uns contre les autres, redorent aussi l'altérité prestigieuse de l'ennemi. Nourri du roman anglo-saxon ou du cinéma, Koltès ouvrait la scène théâtrale sur l'horizon brûlant du monde, pour dissoudre les rouges et or du rideau dans le béton des chantiers, l'acier des hangars ou la nuit urbaine. À l'heure où l'écriture théâtrale empruntait déjà les voies du narcissisme ou du formalisme langagier, Koltès réévaluait ainsi la très ancienne dramaturgie du conflit, pour s'inscrire lui-même en tant que sujet dans son histoire et dans l'Histoire.

  • Le spectre de la « mère morte », une mère physiquement présente mais émotionnellement absente, hante l'oeuvre de Camille Laurens. Cette hantise laisse ses traces dans l'écriture romanesque de Camille Laurens, qu'on pourrait décrire comme un kaléidoscope : à chaque secousse, les mêmes thématiques, motifs et images obsessionnels forment une nouvelle figure. Les références intertextuelles (aux textes littéraires et mythiques, contes, paroles de chansons) et intersémiotiques (aux films, photographies, oeuvres d'art), contenues dans les romans, sont autant de fragments du kaléidoscope imaginaire de l'auteure, qui éclairent, tout en les réfléchissant, les fragments d'histoires énigmatiques. L'apport d'André Green est crucial pour étudier les rapports entre la présence textuelle d'enfants morts et le rôle de la mère à la fois vivifiante et mortifère. Il s'agit d'examiner la façon dont la romancière s'empare du concept de la « mère morte », qui se répercute dans son oeuvre, pour en construire un mythe personnel.

  • Fêtée autant que controversée du vivant de son auteur à proportion de son illisibilité, l'oeuvre de Maurice Barrès reste close depuis sa mort sur l'énigme dont M. Proust s'émerveillait, énigme de ses attenances et du "développement géminé" sans précédent qui lui fit porter ses fruits "sur les branches de l'action" comme sur celles "de l'art". Le présent ouvrage répond au voeu d'ouvrir cette oeuvre longtemps dédaignée à la lecture questionnante et persévérante qu'elle appelle.

  • Combattant les peintres académiques des Salons officiels, Huysmans critique d'art s'est posé dans L'Art moderne en promoteur des impressionnistes. La prédilection qu'il affichera dans À rebours pour Gustave Moreau, peintre mythologue, marque sa rupture avec Zola et les siens. Lorsqu'il fait l'éloge d'une esthétique hostile à toute forme de réalisme, il remet en question la notion de « modernité ». Cette posture d'antimoderne fait date, parce qu'elle ouvre aux oeuvres les voies de l'imaginaire. En tournant l'écrivain vers ceux qu'il désigne comme « certains », elle inaugure un regard qui s'émancipe. Huysmans en donne un exemple devenu célèbre avec sa libre interprétation des Salomé de Moreau.

  • La poésie de Cocteau est le résultat d'une apparition, mieux, d'une annonciation où la parole coïncide avec une insémination phénoménologique. L'ange de cette annonciation est issu d'un univers parallèle, d'un au-delà de la conscience, des sens, du temps et de l'espace. Le poète est tantôt le provocateur, tantôt la victime, d'une sorte de transgression des limites sensorielles. Imaginaire de la perception psychique et cosmique : une invisible lutte avec la menace ou la tentation de sa visibilité possible, un ange s'égare hors de l'imperceptible, hors de l'inconscient. Cocteau configure à l'aide d'images empruntées à la science la répartition entre les mondes humains et angéliques et les variations de leur accessibilité réciproque. Il s'inspire dans le désordre des recherches sur la lumière, la relativité, la quatrième dimension, les ultrasons, la Chronophotographie, l'atome... L'ange est le paradigme d'un phénomène happé ou séduit par un dispositif, rendu perceptible par machine. Mais il s'invente un visage de monstruosité, de « montrabilité », opération qui seule le fait exister dans le mensonge, le langage, le manque. L'ange tel qu'il apparaît dans la scène de l'annonciation est amputé de toute sa folle richesse. La rencontre qui se voudrait amoureuse avec le poète est donc toujours insatisfaisante. L'homme ne peut que castrer cette merveille érotique à la mesure fatale de ses organes, de sa logique. Le poète est alors amené à ériger, sans joie, la matérialité de sa propre écriture en fétiche : objet artificiel mais sans défaillance.

  • Guillaume Apollinaire naît l'année même où meurt Flaubert et rédigera ses premiers écrits le regard tourné vers le dix-neuvième siècle. Pourtant l'image qu'on retient de lui est celle d'un être de la rupture, d'un innovateur peu enclin aux compromis.Il existe cependant un autre Apollinaire : non pas le poète d'Alcools ou de Calligrammes, ni même le pornographe occasionnel à l'abri de ses initiales, mais le conteur de L'Hérésiarque & Cie (1910), dont l'esthétique puise pour l'essentiel dans l'oeuvre aujourd'hui trop peu connue de Marcel Schwob, qui contient elle-même une lecture savante des contes de Flaubert et de Maupassant. Le premier geste de l'hérétique n'est-il pas de revenir aux sources en proposant des Écritures une interprétation jusqu'alors inédite, voire irrecevable ou simplement scandaleuse ? Sous cette prose en apparence lisse, les excréments sont étalés au grand jour, les pires obscénités déferlent sur nous. Cependant, il n'est rien d'étonnant à ce que ce registre affleure dès lors que la langue se souvient - digestivement, s'entend : car lire déjà c'était dévorer, l'auteur se nourrissant des mots d'autrui. Avec Le Poète assassiné, son second recueil, nous découvrons une langue toujours hérissée de gros mots, en laquelle grondent des borborygmes, au milieu d'irrévérencieux lâchages de vents. La machine à conter fonctionne à présent à vide, Apollinaire ne faisant en somme que réécrire son précédent volume, en le délestant il est vrai des allusions à autrui : l'auteur apollinarise. Car un auteur ne vient jamais seul : c'en sont toujours deux, trois qui se pressent à la fois, se bousculent, se frayent un passage. On cherchera donc aussi à suivre Apollinaire dans la compagnie d'auteurs qui loin de l'avoir précédé lui sont résolument contemporains : tel Blaise Cendrars qui n'ayant cessé d'agir en rival viendra curieusement, en dépit des allégations mensongères et des prises de bec répétées, à son tour s'alimenter aux contes de L'Hérésiarque, pour, dans une ultime reprise, réussir leur effacement.

  • La fin du dix-neuvième siècle nous a appris une vérité douteuse : que la sexualité humaine est universelle. Depuis cette époque, nous nous sommes habitués à la singularité du plaisir, dans son principe toujours le même. Mais au dix-huitième siècle, on préférait parler de plaisirs au pluriel, et de l'art de les varier. Comment, dans les textes libertins et pornographiques, ce pluriel s'est-il transformé en singulier ? Cette transformation, historiquement, suppose une véritable crise.

  • La correspondance joue un rôle privilégié dans l'ensemble de la Recherche du temps perdu. Lettres, billets, télégrammes, petits bleus, conspirent à faire de cette oeuvre une machination postale, particulièrement complexe et rusée. Jusqu'aux relations à autrui, toutes, elles en passent par la lettre, envoyée ou reçue : il n'est de proximité supportable, que dans l'écart d'une distance épistolaire. Seul l'éloignement, autorise littéralement l'intimité. Simultanément au plus près et au plus loin, telle est la posture fondamentale de l'écriture proustienne, dont l'échange postal est le rite fondateur. Ainsi, lire les lettres de Marcel Proust - aussi bien la lettre fictive dans la Recherche, que sa correspondance privée - permet de s'installer en ce lieu décisif - parce que producteur de l'oeuvre - où s'échangent et communiquent les sphères du public et du privé, du romanesque et du biographique.

  • Le premier des quatre volumes de l'OEdipe roi de Sophocle, paru en 1990, et à présent réédité, comporte une longue introduction méthodique sur les conditions intellectuelles du déchiffrement et sur les données matérielles de la reconstitution (et de la constitution) du texte. Cet essai vaut, au-delà de la pièce, pour l'histoire de la transmission en général. On y trouve une description des différentes classes de manuscrits, avec une étude des habitudes de lecture et des courants d'érudition de Byzance jusqu'aux écoles modernes. Suivent le texte grec avec apparat, et la traduction. Le livre se clôt sur une analyse qui restitue les mètres des chants de choeur et sur un index relatif à l'introduction. Les trois autres volumes contiennent la paraphrase argumentée (l'argument) des unités scéniques, ouvrant une discussion du détail. L'ambition dépasse celle d'un simple commentaire. La présentation prend souvent la forme de dossiers sur des questions de linguistique, de mythologie ou d'histoire des religions. Elle inclut et situe la diversité des constructions possibles, et légitime équitablement le choix de l'éditeur. Elle retrace en effet les conditions dans lesquelles s'est faite la lecture au cours des siècles selon les nations (et les traditions culturelles, politiques et religieuses). L'analyse remonte partiellement jusqu'à la Renaissance, mais répertorie plus systématiquement les opinions soutenues depuis le tournant décisif du xviiie siècle, montant toute une histoire de la philologie. À la fin du dernier volume un index multiple inclut les orientations idéologiques de la critique et les faits de langue et de style.

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