Éditions Nota bene

  • Cet essai est le tout premier livre entièrement consacré à l'oeuvre poétique de Michel Houellebecq. Les poèmes écrits par l'auteur français le plus lu et médiatisé du moment sont très étonnamment méconnus. Et pourtant, la poésie houellebecquienne, écrite dans une langue simple et d'emblée compréhensible, a tout pour piquer la curiosité des lecteurs d'aujourd'hui : non seulement est-elle attachée à représenter le désarroi d'un sujet lyrique qui apparaît sous les traits d'un homme ordinaire, esseulé et désespérément en quête d'amour, mais, en plus, elle ne recule devant aucun sujet et ose s'immiscer dans tous les lieux, y compris les plus banals, tels que l'hypermarché et le village de vacances. La mise en poème de ces non-lieux, en elle-même très atypique, n'engage pas le poète à développer, comme on s'y attendrait, un discours visant à vouer aux gémonies de tels endroits : elle lui permet surtout de souligner son désir de conformité, son souhait - jamais exaucé - d'arriver à se déplacer normalement dans ces espaces pourtant dûment balisés et organisés en vue de faciliter la circulation de leurs usagers. S'il est un grand thème qui structure pour ainsi dire tous les recueils de Houellebecq, c'est bien celui de l'amour. Chez ce poète, la force de ce sentiment trop rarement vécu est telle qu'elle coupe les amants du monde réel, les projetant dans un espace purifié et clarifié.
     

  • Écrire, publier, parler de son oeuvre, tout cela comporte parfois des risques qu'écrivains et intellectuels acceptent d'assumer. Ces risques sont-ils les mêmes pour les femmes et pour les hommes ? Et s'ils sont différents, en quoi le sont-ils ? Pour les femmes qui écrivent, quels thèmes, quelles figures donnent corps à l'idée du risque ?

  • Après avoir vécu son enfance à Québec où elle a amorcé son oeuvre, Marie-Claire Blais a habité quelques lieux qui ont eu une énorme importance dans son écriture. Après Québec, il y eut Montréal, Cape Cod, Paris puis, jusqu'à maintenant, Key West, en Floride.

  • Peut-on encore parler du roman français au singulier aujourd'hui ? Une recherche attentive sur les esthétiques principales ou singulières du roman dit de l'extrême contemporain permet de constater qu'aucune école ou aucun groupe ne domine l'univers romanesque, et qu'aucun mouvement n'impose profondément sa marque sur la scène littéraire. Cela ne signifie pas pour autant qu'il ne reste que des oeuvres disparates et qu'il soit impossible d'organiser une cohérence en arrêtant des corpus.
    Dans de tels cas, c'est moins chercher du côté d'un projet romanesque bien circonscrit que du côté de certaines pratiques transversales. Dans cet ouvrage collectif, le point de départ ne consiste pas à se demander si le roman conserve une pertinence en tant que témoin privilégié
    de la littérature aujourd'hui - cela semble relever de l'évidence -, mais plutôt à identifier ce qui lui confère cette légitimité.

    Cet ouvrage vise aussi à appréhender la notion de contemporanéité à partir de la littérature, du roman. Plus globalement, sans tenter d'offrir un vaste panorama du roman français d'aujourd'hui, son objectif consiste à mieux saisir la pertinence du roman grâce à un ensemble d'études conçues à partir d'axes précis (les idées, le réel, le jeu, le soi) sur les possibles du roman, qu'il adopte une forme fragmentée ou théâtralisée, qu'il préconise un savant collage ou un métadiscours narrativisé, qu'il puise abondamment dans l'autobiographie ou l'essai. Le postulat au fondement de cet ouvrage défend l'idée qu'il existe des romans français importants ou singuliers à notre époque et que nous devons les découvrir et mieux les comprendre.

  • Voix unique dans le paysage théâtral de notre époque, l'écriture de Carole Fréchette s'inscrit dans ce qu'il convient d'appeler un « théâtre de la comparution » par lequel les personnages ont la responsabilité de se mettre à nu devant nous, de nous prendre à témoin, de nous interpeller. À même une parole imprégnée de sensations à fleur de peau et d'incisifs questionnements, la dramaturge québécoise n'a eu de cesse d'explorer la difficulté d'être chez ses contemporains aux prises avec leurs désirs et leurs contradictions dans leur recherche d'une vie à la fois plus lucide et plus juste. Amorcée en 1989, cette oeuvre compte aujourd'hui une quinzaine de pièces, distinguées par des prix prestigieux et une réception critique élogieuse à la suite d'un grand nombre de productions tant au sein de la francophonie qu'ailleurs dans le monde en pas moins de dix-sept langues.
    Pourtant, la dramaturgie de Carole Fréchette n'avait encore jamais fait l'objet d'une analyse fouillée sous forme de livre. Le présent ouvrage comble cette lacune en rassemblant des textes de seize chercheurs provenant des deux côtés de l'Atlantique. Ces spécialistes ont répondu à l'invitation de réfléchir sur l'oeuvre qui constitue l'imaginaire original de la dramaturge en tant que « théâtre sur le qui-vive ». À ces études et ces essais s'ajoutent une préface de l'écrivaine Madeleine Monette, un texte introspectif de Carole Fréchette elle-même et une ample bibliothéâtrographie de son oeuvre. Une telle initiative éditoriale permet enfin de (re)découvrir dans toute leur amplitude les spécificités poétiques et civiques d'une dramaturgie au féminin à nulle autre pareille.
    Avec des textes de : Hélène Beauchamp, Marion Boudier, Karine Cellard, Denise Cliche, Gilbert David, Francis Ducharme, Louise H. Forsyth, Carole Fréchette, Hervé Guay, Marie-Aude Hemmerlé, Sylvain Lavoie, Barbara Métais-Chastanier, Madeleine Monette, Nicole Nolette, Stéphanie Nutting, Pascal Riendeau, Lucie Robert, Jean-Philippe Roy et Sara Thibault.

  • La figure du marquis de Sade occupe une place privilégiée dans les lettres françaises. Écrivain controversé s'il en est, on a longtemps réservé ses livres à l'« enfer des bibliothèques », tout en les considérant à la fois comme produits d'un libertinage démentiel et symptômes d'une pathologie à laquelle Sade, bien malgré lui, a laissé son nom : le sadisme. La publication relativement récente de ses oeuvres - des éditions clandestines du XIXe siècle à son entrée dans la prestigieuse collection de la Bibliothèque de la Pléiade en 1990 - semble prendre à rebours une condamnation qui paraissait sans appel. Malgré cette rareté du texte, la quantité d'encre qu'a fait couler D.A.F. de Sade depuis deux siècles est vertigineuse ; sa figure est d'autant plus complexe que la fascination qu'il exerce est très grande, et qu'on a inextricablement mêlé anecdotes sur sa vie à ce que son oeuvre et sa pensée ont de proprement scandaleux, construisant ainsi une figure proche du mythe, où le territoire de la vérité s'avère difficile à circonscrire. C'est précisément l'analyse de ce mythe que Michaël Trahan propose ici à ses lecteurs. Fascinant !

  • Si la description suscite rarement l'enthousiasme du lecteur, elle a attiré l'attention de plusieurs théoriciens du récit et du discours, notamment Philippe Hamon, Jean-Michel Adam, André Petitjean et Yves Reuter. Comme eux, Nathalie Dolbec s'intéresse à l'implantation et aux contours de la séquence descriptive. Elle se penche plus spécifiquement sur les questions du lieu textuel propice à la description et des signaux susceptibles d'annoncer son début et sa fin.
    D'inspiration narratologique, cet ouvrage s'adresse principalement à ceux qui envisagent le descriptif sous l'angle théorique ou pratique. Il propose en particulier un amendement au système signalétique en usage. Il passionnera aussi les nombreux lecteurs de l'oeuvre de Gabrielle Roy qui découvriront au fil des pages un descripteur royen à deux visages : tantôt « pédagogue », plutôt enclin à suivre les modèles établis ; tantôt « artiste », capable de déjouer les attentes, parfois même de brouiller le jeu.

  • Dramaturge et romancier québécois de renom, Michel Tremblay est aussi un traducteur chevronné. Depuis 1969, il a traduit et adapté plus de quarante pièces de théâtre d'origine et de style très variés. Bien que méconnu, ce corpus occupe une place considérable dans son oeuvre. Pratiquée en parallèle de son parcours d'écrivain, la traduction s'inscrit de plain-pied dans son activité créatrice et la prolonge à bien des égards. Couvrant près de cinq décennies, le corpus étudié ici permet de suivre dans une perspective à la fois biographique et historique le cheminement de Tremblay, auteur et traducteur oeuvrant dans un contexte socioculturel en constante évolution.

  • Si la critique littéraire des dernières décennies a réaffirmé avec force la fonction politique de la fiction littéraire et réactivé la notion d'engagement à propos du roman, qu'en est-il des récits non fictionnels qui reposent sur le pacte autobiographique? Cet ouvrage cherche à identifier, à travers l'examen d'une série de textes se situant à la frontière de l'espace privé et de l'espace public, les points de rencontre entre les écritures de soi et des enjeux politiques de la littérature depuis la Seconde Guerre mondiale.

    En interrogeant la part politique des pratiques de subjectivation et des technologies de soi à l'oeuvre dans les écritures autobiographiques, les auteurs cherchent à aller au-delà des références explicites au bruit et à la fureur de l'histoire contemporaine. Quel rapport à la vie politique entretiennent les textes qui aspirent à la transparence d'un dire vrai, à ce que Michel Foucault appelait « le courage de la vérité »? En quoi l'écriture autobiographique, par sa fonction testimoniale, rend-elle lisibles les tensions idéologiques constitutives des subjectivités politiques? Comment le récit de soi contribue-t-il à accroître la puissance d'agir du sujet et sa capacité de résistance aux dispositifs oppressifs du pouvoir? Faisant la part belle à la littérature française contemporaine, ce collectif montre la diversité de stratégies d'élucidation de soi par lesquelles le sujet de l'écriture parvient à démêler le réseau de déterminations identitaires et s'efforce d'infléchir le tracé du devenir collectif.

    Avec des textes de Mathilde Barraband, Yves Baudelle, Bruno Blanckeman, Simon Brousseau, Anne-Renée Caillé, Nicole Caligaris, Éric Chevrette, Laurence Côté-Fournier, Jean-François Hamel, Barbara Havercroft, Élise Hugueny-Léger, Jean-Louis Jeannelle, Audrey Lasserre, Julien Lefort-Favreau, Pascal Michelucci, Joëlle Papillon, Pascal Riendeau, Anne Roche, Françoise Simonet-Tenant et Julie St-Laurent.

  • Désormais, les corridors moisis s'emplissent d'échos, les lumières vacillent le long des balustrades et les passions commencent à butiner dans les alvéoles ankylosés du temple. On entend des pleurs. Mais sous le plafond ombrageux, il y a aussi d'étranges rires. Et des rêves. Et de la barbarie. Quelque part, quelque chose vient de se briser. Quelque chose de lourd et de fragile, un globe de verre peut-être ; et une autre présence, libre, clandestine, remplit maintenant l'atmosphère. Le charme maléfique est rompu. C'est une insurrection. Une guerre des mondes. Sans le moindre bruit, une vague ultra-terrestre envahit la forteresse de pierre, monte à l'assaut des escaliers glacés et, chargée d'une intarissable moquerie, se précipite vers d'autres ouvertures béantes, vers d'autres déserts de solitude, tel un nuage inquiétant, magnifique, incontestable, uniquement soucieux de faire trembler la chair et de restituer au pouls les battements d'une vie nouvelle.



    Un excellent essai sur la pensée et sur la littérature.



    Filippo Palumbo est l'auteur de Saga gnostica : Hubert Aquin et le patriote errant (2012). Il enseigne la philosophie au Cégep Édouard-Montpetit à Longueuil.

  • SOMMAIRE
    «Présentation», Stéphane Inkel
    «Introduction. Cartographie des lieux dans l'oeuvre de Victor-Lévy Beaulieu», Myriam Vien
    «Le vidangeur et le traducteur : avenues de Satan Belhumeur», Kevin Lambert
    «L'écriture inhabitable dans Don Quichotte de la démanche. Entre fascination et errance», Lucille Ryckebusch
    «Morial-mort, ou l'esthétique de la décomposition dans Race de monde», Myriam Vien
    LA TABLE DE POMMIER
    «Présentation», Kevin Lambert
    «Promis juré craché», Shawn Cotton
    RECENSIONS
    «Trop loin de Mark Twain», Michel Nareau
    «Une excroissance de l'oeuvre : l'Histoire du jeune garçon de la nation dite des lots-renversés qui marchait dessus ses mains, et autres racontars, de Victor-Lévy Beaulieu», Pierre-Luc Landry
    «La rencontre des géants», Michel Rioux
    NOTICES BIOBIBLIOGRAPHIQUES

  • Longtemps considéré comme une version édulcorée et tardive du courant européen, le romantisme canadien fait ici l'objet d'une réévaluation complète. C'est un regard neuf, nourri par les récentes avancées de l'histoire littéraire et culturelle, qui est porté sur ce mouvement traditionnellement réduit à sa seule dimension esthétique, mais dont les impacts bouleversent tout l'ordre sociopolitique de la première moitié du XIXe siècle.
    Étroitement associé à l'« éveil des nationalités » qui bat son plein dans les grandes nations anglaise, allemande, française, américaine, tout comme dans les nations périphériques italienne, polonaise, irlandaise, le romantisme joue à cette époque un rôle capital dans l'émergence des identités et des littérature
    nationales. Dans les oeuvres de ces premiers intellectuels engagés, empruntant la double posture romantique d'hommes de lettres et d'hommes d'État, se découvrent des thématiques et une rhétorique indéniablement modernes, que la critique a trop souvent négligées. Remettant également en question plusieurs idées reçues sur les années 1860, perçues à tort comme le véritable point d'ancrage du mouvement et qui en ont forgé une image conservatrice et passéiste, ce réexamen montre qu'un premier romantisme, libéral et pleinement ancré dans l'actualité, a bel et bien été importé et adapté au Canada dès les années 1830-1840.

  • - « Je parle à voix basse, je parle lentement. Je parle sans effort mais je ménage mes efforts, me disant que l'oeuvre de Thomas Bernhard le requiert, car quand on la lit longtemps, on finit par avoir peur de s'essouffler, de mourir asphyxié avant d'avoir pu vider son sac. On ressent, comme l'auteur, l'urgence de dénoncer les travers du monde, les scandales de la vie. L'urgence vindicative de Bernhard avait des spécificités biographiques : il a connu la Seconde Guerre mondiale enfant dans une Autriche qu'il détestait, a aimé la musique avec passion, voyagé beaucoup avant de se cloîtrer dans sa ferme, à Ohlsdorf. Cet homme-là a passé sa vie à chercher à respirer, à retrouver son souffle - au sens propre comme au sens figuré -, d'où son style si particulier qui coule comme une rivière, en un déploiement de phrases qui n'en finissent pas, se séparent en ruisseaux ou s'enroulent sur elles-mêmes tels des serpents de mer. Et cette rivière charrie inlassablement ses déchets : la petitesse des esprits, le système éducatif et politique, les bourgeois, la maladie, la mort... C'est pourquoi lire Bernhard ne peut que se faire avec lenteur ; en parler, que dans un souffle. Le souffle de Bernhard lui-même. »
    C'est ainsi que Simon Harel ouvre cet essai intimiste sur Thomas Bernhard. Au lecteur d'y entrer.

  • OEuvre sinon mal aimée, du moins largement méconnue d'Alain Grandbois, Les voyages de Marco Polo ne manque pourtant pas d'intérêt, du moins si l'on accepte de lire ce récit comme une authentique création littéraire et non pas uniquement comme un texte qui relèverait d'un exotisme désuet. Présenté par Grandbois lui-même dans son avant-propos comme « un simple récit des voyages du Vénitien et des événements qui touchent plus particulièrement son époque », ce livre est en effet bien plus que cela.

    Tout en suivant presque pas à pas l'histoire racontée par Marco Polo, Grandbois la remanie en profondeur et se l'approprie, faisant de ses Voyages un hymne éloquent à la diversité et à la beauté du monde. De plus, cette réécriture du récit polien constitue aussi une oeuvre-palimpseste, car l'écrivain intègre à son texte de multiples citations tirées de nombreuses sources qui dissimulent, sous cette patine érudite, une dimension polyphonique et l'expression d'une philosophie de l'altérité qui sont toutes deux caractéristiques de l'oeuvre en prose d'Alain Grandbois.

  • Avec ces méditations qui sont des « promenades accompagnées », selon une belle expression de Robert Lalonde, l'essayiste sait aussi, d'expérience et par ses lectures, ne plus être seul. Il formerait avec les siens, selon un mot de Jan Patocka retenu par Étienne Beaulieu dans L'âme littéraire, la « communauté des ébranlés ». Au lieu d'être le seul « penseur de soi-même par l'entremise de la culture », il devient « un penseur de la culture s'étant égaré lui-même ».

  • L'enquête menée dans ces pages porte sur la mort de François Paradis, le héros du célèbre et pourtant méconnu roman de Louis Hémon, Maria Chapdelaine. Il s'agit pour les auteurs d'éclairer une affaire noyée dans l'ombre de l'idéologique, du mythe, du naturel : et si François Paradis ne s'était pas écarté dans la forêt un soir de tempête, mais qu'on l'avait froidement assassiné ? Or, sans pour autant se priver du plaisir de révéler le coupable d'un tel crime, cette enquête a surtout pour ambition de redonner le choix à Maria, d'expliquer que l'absence de choix n'est jamais qu'une fiction machinée en coulisse. Le geste interprétatif des auteurs suit cette éthique : refuser l'immuable texte, désirer le chantier sans fin, l'intranquillité.

  • La folie exclut-elle la création, la rend-elle impossible, inimaginable ? Ou au contraire enclenche-t-elle un processus propice à des pratiques inventives ? Ou, pour le moins, engage-t-elle à creuser l'absentement, l'imparlable, jusqu'à une douloureuse lucidité ?
    Dans quel état d'esprit la création - l'écriture, la peinture, le dessin, le théâtre, bref toute oeuvre d'art - peut-elle avoir lieu ? L'acte de création n'est-il pas synonyme de marche sur la corde raide, menaçant l'artiste à tout moment de faire une chute, de se retrouver de l'autre côté de la frontière qu'il s'agit pourtant de tracer-traverser en dessinant, en peignant, en photographiant, en dansant, en écrivant, c'est-à-dire en en faisant l'avènement d'un espace habitable ? La littérature et les arts ne se constituent-ils pas corps à corps avec la folie dont ils traduisent les dimensions historiques, culturelles et individuelles ? Davantage : n'y a-t-il pas là, symptomatique, un rapport au sacré, et des filiations mystiques sans nom qui cherchent une grammaire du sujet débordé et du corps hors-de-soi, séparé ainsi que le dit l'étymologie ? Les misères et les faiblesses de notre monde ne tiennent-elles pas justement à notre pouvoir d'énonciation au sens où l'entend Judith Butler (Le pouvoir des mots) ?
    Autant de questions sur lesquelles se penchent les auteures de ce recueil de textes. Un livre qui se place au coeur des préoccupations actuelles des champs littéraire et artistique.

  • Seize chercheurs du Québec, des États-Unis, de la Belgique, de France, du Royaume-Uni, de la Suisse et de l'Australie s'interrogent ici sur la poétique de la liste - et par extension sur l'énumération, la série, la litanie, l'inventaire, la collection, etc. - dans la littérature contemporaine française et francophone.
     
    Au programme (en vrac) : la liste et les sciences ; la liste et le doute ; la liste et l'animal ; la liste et le nom ; la liste et l'encyclopédisme ; la liste et l'écriture de soi ; la liste et le récit ; la liste et la contrainte ; la liste et la voix ; la liste et le musée ; la liste et les ruines ; la liste et l'idiotie ; la liste et le Tour de France ; la liste et le politique ; la liste et la syntaxe ; la liste et le temps ; la liste et le quotidien ; la liste et la bande dessinée ; la liste et la scène ; la liste et dada ; la liste et le réel...
     
    Des textes consacrés, en tout ou en partie, à Anne-James Chaton, Éric Chevillard, Thomas Clerc, Hergé, Édouard Levé, Gérard Macé, Michèle Métail, Henri Michaux, Fiston Mwanza Mujila, Valère Novarina, Georges Perec, Marc-Antoine K. Phaneuf, Christian Prigent, Nathalie Quintane, Pierre Senges, Daniel Spoerri, Christophe Tarkos, Jules Verne et - comme l'écrivait Charles Baudelaire - à bien d'autres encore.
     

  • Je me suis posée. J'ai tenté de retracer le chemin que j'ai suivi pour arriver jusqu'ici. Ici, je ne sais pas ce que c'est. Je sais seulement qu'il n'y a pas de coïncidence possible avec l'objet de mon désir : la voix. Cette voix, elle guide mon geste à l'atelier depuis l'origine. Je ne peux la nommer, je peux seulement l'espérer d'une oeuvre à l'autre. Dans cette quête, entre création et réflexion, je me suis aperçue que je n'étais pas seule. Ce que je tentais de dire concernait tout un chacun du lieu de sa propre expérience. J'ai aussi compris que cette recherche est sans compromis ; que d'y renoncer, c'est s'y perdre soi-même.

  • J'entends par consumation un acte excédant les exigences du bon sens, exigences auxquelles se plie l'individu qui voudrait seulement - quelle humilité ! - l'accroissement des richesses et du pouvoir. Dans le domaine de la connaissance, la consumation désigne une activité spirituelle irrécupérable en ce qu'elle ne se solde pas par une nouvelle ligne au CV ou une promotion pour penseur patenté. Elle se distingue de la consommation culturelle et protège de son infirmité érudite : le trouble anxieux de qui se goinfre de toutes les grosses Lettres de l'humanisme et peine à les métaboliser. La consumation est irréductible aux conditions du marketing intellectuel visant à la maximisation du rendement, principe dont découle le fameux et malheureux impératif publish or perish. On remarque ces dernières années une prolifération d'appellations conceptuelles branchées qui témoignent de cette marchandisation du savoir. Le consumérisme académique assigne la pensée littéraire à la résolution - supposée « effective » - de problèmes.

  • Le lecteur trouvera dans Le jardin parle - ou retrouvera, si d'aventure les carnets de Jean-Pierre Issenhuth lui sont familiers - les principaux thèmes qui composent l'imaginaire de ce dernier : le jardinage, la nature, le bricolage, l'éducation, la lecture, la débrouillardise, l'essor spirituel au coeur de la vie active, l'harmonie... L'éventail des textes réunis ici est large, passant de la lettre au poème, de la nouvelle à la note. On y retrouve cependant à l'oeuvre une même économie, celle de la brièveté. Elle procède d'un rapport prudent au langage, mais donne avant tout à l'intelligence de l'écrivain un véhicule rapide, efficace, propice aux traits d'ironie punissant la bêtise, de même qu'aux éclairs de la surprise ou aux embellies de la plénitude. En bon essayiste, l'auteur, léger comme l'abeille, fait butin de tout et de rien. Il mène ses explorations à contretemps, c'est-à-dire à bonne distance de l'actualité où toute capacité de présence se dilapide. Car en fin de compte, c'est de cela qu'il est question : savoir habiter le monde. Se révèle ainsi, en filigrane de ce livre comme partout ailleurs chez Issenhuth, une aspiration morale mise en lumière par une constante attention à « la conduite de la vie ».

  • Fin 1968 paraissait Mémoires d'outre-tonneau, premier roman de Victor-Lévy Beaulieu qu'André Major qualifiait alors de « roman brûlant, noir comme le Diable en personne, terriblement dérisoire et désespérant ». Au printemps 2015 paraissait 666-Friedrich Nietzsche présenté comme le « testament autobiographique, littéraire, social et utopiste » de l'auteur. Entre les deux, près de 50 ans de cavalcade de la jument de la nuit et, depuis, quelques titres encore qui ont mené l'oeuvre dans ses grosseurs d'un demi-siècle. De Satan Belhumeur au « chiffre de la bête », cette production s'est écrite (et s'est lue) sous le signe du diable, de la subversion, de la négation, de l'en deçà, mais aussi de l'au-delà, de l'idéal, de la surabondance, de la totalisation, voire d'une forme de « totalitarisme de l'écriture », comme l'évoque Yan Hamel dans sa contribution à ce numéro et comme le laissent entrevoir les 1392 pages du « dithyrambe beublique ».

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