• Séduisants, providentiels, agaçants : les points de suspension laissent rarement indifférent. Mais que nous dit ce signe exactement ? Pourquoi l'emploie-t-on ? Depuis quand ? Et où ?
    Pourquoi faire le choix, curieux, de dire tout en ne disant pas ?
    En suivant la trace en trois points laissée dans l'écrit au fil des époques, cet essai propose un parcours littéraire et historique, dans une forme inédite : celle de la biographie d'un signe de ponctuation. Un signe en forme de mi-dire équivoque, transgressif, auquel on peut attribuer une valeur hautement réflexive, mettant en jeu la langue même : la latence.
    Depuis le théâtre français du xviie siècle jusqu'aux emplois les plus contemporains, dans la presse, les textos, l'ouvrage se veut une invitation à entrer dans la langue par une porte minuscule, pour mieux ouvrir, par ailleurs, sur les enjeux essentiels de notre rapport singulier au langage, aux autres et au monde.

  • Autrefois élément emblématique de la distinction entre pensée de droite et pensée de gauche, entre discours de gouvernement et discours d'opposition, le réalisme apparaît aujourd'hui comme un mot-repère qui illustre parfaitement la dilution des clivages traditionnels. Omniprésent depuis quelques décennies y compris dans les discours dits de gauche, il est devenu une injonction contemporaine particulièrement vivace. Le chantage au réalisme est ce qui a fait dériver le parti socialiste d'une pensée de gauche vers une pensée de droite.
    Réalisme est un mot de pouvoir, au sens où il est une arme de déconsidération massive : le brandir, c'est abolir et anéantir aussitôt toute alternative, tout discours d'opposition ; l'invoquer, c'est renvoyer immédiatement l'autre à ses idéaux, à son utopisme, à son romantisme. Le réalisme n'admet pas la réplique. Il impose et s'impose en ce qu'il fait passer la réalité du moment pour le réel. C'est une injonction à ne pas imaginer, concevoir, revendiquer la possibilité d'autres mondes. C'est une assignation à se soumettre, à dire oui au monde tel qu'il est. Ou tel qu'il va.
    Dans les discours prononcés « au nom du réalisme » apparaît une constellation sémantique où brillent l'efficacité, le pragmatisme, la lucidité, qui permet de construire une posture de supériorité, très didactique. Se présentant toujours comme un impératif, le réalisme est donc une arme à double tranchant, entre évidence et discrédit.
    Si le réalisme implique un « ça va de soi », on constate en revanche que le mot, tel qu'il est employé, ne va jamais de soi. Et se trouve régulièrement pris dans un acte de nomination complexe, au sein d'énumérations disparates ou d'énoncés qui tendent à le redéfinir (« Le réalisme, c'est... », « le réalisme n'est pas... ») ou à le paraphraser (« le réalisme, c'est-à-dire... »). Autant de précautions oratoires et de réticences qui traduisent la complexité de ce mot puissant, performatif mais paradoxal, absolument plurivoque. Un mot-caméléon, dont la vacuité et la transparence accentuent le caractère d'évidence et que le discours politique pourra à loisir investir selon ses vues.
    Mais de quoi réalisme est-il le nom exactement ? En analysant un large éventail de discours officiels sur une période de près de quarante ans, de Georges Pompidou à Manuel Valls, de Michel Rocard à Emmanuel Macron, cet ouvrage se propose de mieux comprendre le pouvoir d'un mot d'ordre, un mot de et du pouvoir.

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