• Les religions ont constitué le coeur de l'expérience humaine, la première forme d'organisation sociale et politique, une réponse aux mystères du monde et aux angoisses des hommes. Nous ne pouvons nous comprendre sans comprendre le religieux qui gît en nous, notre intelligence y est suspendue.
    Le rêve de l'immortalité de l'homme et de l'éternité du monde ne se conçoit que dans un univers stable et immuable où la caution divine est garante de l'ordre cosmique. Sitôt que cet ordre s'est fi ssuré, le monde devient instable, incertain, il chancelle, l'homme, avec. Ce vacillement a pour nom la modernité. Comment le christianisme, le judaïsme et l'islam furent-ils confrontés à cette modernité ? À quelles transformations anthropologiques a-t-on assisté ? Quelles ont été les arrêtes saillantes, les butées, les avancées dans le rapport à l'histoire et au politique ? Pourquoi la modernité s'est-elle imposée en Occident plus que partout ailleurs dans le monde ? Pour y répondre nous devons interroger les diff érentes déclinaisons du théologico politique mais aussi les avancées de la science de la philosophie et des sciences humaines de manière générale qui ont transformé notre appréhension du monde et de nous-même. Le passage de l'hétéronomie à l'autonomie, de l'incarnation à la représentation, de la verticalité à l'horizontalité des hommes, du passé vers l'avenir a inauguré une liberté nouvelle, une autonomie de penser inédite. Une conscience nouvelle s'impose : plus nous avançons, plus nous nous éloignons de nous-même, plus augmente notre mystère, notre complexité, notre incommensurable humanité. À l'inverse, plus l'homme fait du seul passé, son présent, plus il est vulnérable, plus il n'est que ce qu'il a été.

  • La langue nous précède autant qu'elle nous succède.
    Nous ne parlons qu'en acceptant l'écart que les mots creusent en nous, creusent entre eux. Elle a instruit nos croyances, nos rêves, nos pensées, fabriqué notre conscience, infiltré nos désirs, instruit nos manières de parler, de penser et de vivre. Elle produit les discours, fabrique les pouvoirs, organise les luttes et les idéologies, s'insinue dans le corps social, forge des identités, dresse les corps et les âmes, agence des dispositifs de contrôle.
    L'emprise opère une dépossession de soi, brutale ou insidieuse, elle nous fascine, nous captive, nous aliène par le charme, la parole, le regard. Elle développe son pouvoir par les croyances religieuses, politiques, idéologiques, économiques qui lui sont attachées.
    Les manipulations, les manoeuvres, les charmes, les séductions, les sortilèges, s'inscrivent dans le champ libidinal du désir. Ce sont des pratiques d'assujettissement, de soumission, de docilité, et d'obéissance auxquelles on consent, et que l'on désire parfois. C'est à la langue qu'il nous faut toujours revenir, aux mots qui nous engluent, aux savoirs qui coagulent la pensée, à la parole devenue novlangue qui a substitué le désir de puissance à la puissance du désir.

  • "Comment est-on passé d'une révolution artistique, culturelle et politique opérée par l'avant-garde européenne à un art totalitaire qui a conduit à une fabrique de l'homme nouveau des régimes fascistes, nazis et staliniens ? L'avant-garde a conduit à une révolution du regard qui a émancipé la peinture et la sculpture du carcan académique qui avait enseveli la beauté dans les musées. Ce sont les intensités fugitives, éphémères, singulières, et périssables qui sont célébrées. La tentation nihiliste qui traversait les différents mouvements d'avant-garde fut d'abord un immense cri de colère et de révolte contre la bourgeoisie qui avait figé le regard, éteint toute créativité par le conformisme de la pensée."

  • La folie n'est plus. Elle a perdu son mystère, son énigme et sa sacralité pour devenir l'empire des troubles psychiques qu'une société, plus permissive que libre, tolère, autorise et au bout du compte organise dans l'immense marché mondial de l'industrie pharmacologique. Une raison, plus folle que la folie, mesure, calcule, évalue nos troubles, nos conduites, nos comportements et nos émotions pour les réduire à des paramètres.
    Ce que l'on veut expulser de la folie c'est le sujet et son indétermination, la langue et sa polysémie, la parole constituante, la souffrance incommensurable. Ce que l'on souhaite établir, c'est l'adéquation des hommes à leurs désirs, leur conversion au langage machine, leur assignation à un ghetto sémantique. Il faut fabriquer un homme hanté par l'idée du programmable, obsédé par la prédiction et l'anticipation, contrôlé par des optimisateurs d'humeur, modifié par des régulateurs d'émotions, conduit par des adaptateurs de comportements : un homme sans surprise, automate régi par des machines neuronales, cognitives, biologiques, génétiques.

  • L'homme occidental est hanté par le deuil d'une origine qu'il ne cesse de vouloir comprendre à travers les mythes, les fables et les religions qui en constituent le récit.
    Si chaque peuple a son identité, sa manière de vivre, de penser et de sentir, l'homme est-il pour autant prisonnier de sa culture, identifié à ses valeurs, aliéné à ses représentations, assigné à ses croyances ? Si toutes les cultures se valent sont-elles pour autant égales ?Aujourd'hui, le débat sur l'identité traduit un malaise dans la culture. Il s'agit de distinguer entre le pluralisme nécessaire à toute vie démocratique et un multiculturalisme qui peut en être la limite.
    L'effacement des repères symboliques, le décloisonnement des cultures, le brassage des populations ont favorisé l'émergence d'une identité cosmopolite, clanique. L'homme cosmopolite est un homme sans qualité, de toutes les mémoires mais d'aucune histoire, semblable aux autres mais ne ressemblant à personne. A l'inverse, et dans le même temps, les communautarismes revendiquent une identité inaltérable qui fait du Même l'organisateur du lien social, tandis que les fondamentalismes font des Ecritures le nouveau livre de sciences naturelles et de Dieu l'immense marché mondial des fanatismes.
    Une identité qui prétend à l'immuabilité ne menace pas seulement le corps social mais porte atteinte à l'idée même d'humanité.

  • Qu'est ce qui rassemble des êtres aussi différents que Madame Guyon, le Marquis de Sade, Georges Bataille, Simone Weil, Sôren Kierkegaard et Antonin Artaud ? L'excès. L'impossible limite, la limite infinie.

    Tous ont interrogé un au-delà du monde, des frontières, de la conscience et du possible ; tous ont fait de l'impossible ce que d'ordinaire le langage réduit au silence, au refoulement, à l'oubli. Ils ont bouleversé les codes, la morale, la conscience, la raison, la religion pour interroger l'impensé de notre condition, la folie, l'érotisme, le sexe, l'amour, la langue, les voluptés du mal, dans l'abject comme dans le sublime, dans l'amour comme dans la cruauté.

    Peu d'hommes se sont aventurés sur des terres aussi lointaines, ont franchi tant d'interdits, porté les limites de l'impensable en un tel point d'oubli, de perte, d'inconnu. Tous ont pensé la déréliction de l'homme abandonné à ses seules forces, dans un dépassement permanent, au-delà de toute raison, avec une rare singularité.

  • Cet ouvrage s'organise autour de trois modes de mondialisation. Le premier intervient lorsque Galilée et Copernic réalisent que la terre n'est pas le centre de l'univers et que Christophe Colomb découvre avec le Nouveau Monde l'altérité insoupçonnée des indiens qui furent asservis et exterminés. C'est au même moment que Machiavel enseigne au Prince l'art de dominer et de soumettre le peuple et que Luther se sépare de Rome parce qu'il s'insurge contre une utilisation de la foi qui asservit les hommes. C'est alors que résonne la question toujours brûlante depuis La Boétie : "Pourquoi les hommes libres deviennent-ils esclaves ? Pourquoi le plus grand nombre est-il soumis au petit nombre ? Pourquoi le pouvoir de l'Un est-il plus grand que ceux des uns ?".

    La deuxième mondialisation est celle qui déclare l'universalité de l'homme et de ses droits le proclamant libre. Les anti-Lumière rejettent alors la vision universelle de l'homme pour célébrer la servitude, l'abnégation et la soumission de l'homme déterminé par sa naissance, esclave de sa tradition, de son peuple, de sa terre. L'homme des foules n'est pas celui des masses. Ce dernier n'attend rien de personne et personne n'attend rien de lui. Il est le terreau sur lequel vont pousser les totalitarismes pour faire de lui un homme de trop comme l'écrit Claude Lefort, superflu pour Hannah Arendt qui voit dans l'expériience concentrationnaire une rupture anthropologique.

    La troisième mondialisation est celle du capitalisme qui a décloisonné les frontières et les cultures pour faire du monde un vaste marché inaugurant une servitude inédite, ni volontaire ni contrainte mais désirée, espérée, attendue. "On reste, écrit Michel Rocard, trop révérencieux à l'égard de l'industrie de la finance et de l'industrie intellectuelle de la science financière. Des professeurs de maths enseignent à leurs étudiants comment faire des coups boursiers. Ce qu'ils font relève, sans qu'ils le sachent, du crime contre l'humanité." Un nouveau mal totalitaire guette l'homme, celui de ne voir son avenir que dans ce qui est pesé, mesuré, évalué, calibré, répertorié, réduit à des pratiques homogénéisantes, livré à des machines cognitives, moléculaires, économiques qui prétendent le définir et le déterminer.

    La servitude, c'est aussi l'oubli du monde, l'oubli de soi, c'est n'être jamais allé plus loin que soi, être resté le même, l'identique, l'inaltéré face à la seule question qui vaille : qu'est-ce qu'un monde?

  • Penser l'hétérogène , c'est interroger le réel sur les questions relatives à l'altérité, au semblable, au même, à l'identique, à l'étranger, au singulier, à l'universel, à l'Autre. L'hétérogène est ce qui est le plus intime dans l'homme : ce qui lui échappe. Le nom juif a été en Europe le paradigme de l'hétérogène, l'Autre de la chrétienté. Quelle a été la place de ce nom dans l'Europe médiévale, l'Europe des Lumières et des Anti-Lumières, dans la Shoah ?

  • Au siècle des Lumières, la sécularisation du judaïsme avait permis le réinvestissement de l'histoire et du politique.
    Devenu citoyen, et non plus étranger ou apatride, le juif fut plus allemand que les Allemands. Le mythe du juif errant avait vécu et l'Allemagne devenait la " patrie de l'âme juive ". Au XIXe siècle, la psychanalyse a bouleversé les conceptions de l'homme sur la sexualité, l'identité, la temporalité. Le passé n'est pas révolu, il hante le présent, et le corps est l'espace d'une mémoire archivée à travers les symptômes où s'écrit l'histoire du sujet.
    Pour Freud, le signifiant juif ne fut pas seulement le signifiant de la révolte et de la résistance à l'antisémitisme, il fut aussi un signifiant éclaté, disséminé, excessif, " quelque chose d'essentiel " qui lui permit de s'extraire de " la majorité compacte ".
    Il refusa toujours de considérer la psychanalyse comme une science juive mais on ne peut ignorer que la judaïté de Freud regarde la psychanalyse. De la même manière, on ne peut méconnaître sa germanité, avec laquelle il entretenait des rapports ambivalents : " Ma langue est allemande... mais je préfère me dire juif. " L'assimilation fut la ligne de force du discours antisémite. Le nazisme consacra la rupture avec les idéaux de l'Aufklärung.
    La psychanalyse, considérée comme science juive, fut ravalée au rang de psychothérapie, sacrifiée sur l'autel de l'adaptation, du conformisme et de la soumission qui furent les valeurs d'asservissement de l'idéologie nazie. La race seule désormais suffisait à définir l'homme.
    Aux nazis qui avaient décrété la supériorité de la race aryenne, Freud répond, comme il répond à Jung, qu'il n'y a pas de race pure et dominatrice, pas d'humanité homogène mais le brassage, le mélange et le métissage des hommes et des cultures.
    Moïse devient pour Freud le passeur de l'universel, l'affirmation que c'est l'étranger qui habite l'homme. La véritable filiation ne concerne ni le sang, ni la terre, ni le nom propre, mais la puissance vivifiante du Nom-du-Père qui inscrit le sujet dans une généalogie des signifiants, lui permettant de produire l'héritage plus que de le recevoir.

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