• Cette 3e édition, revue et corrigée, est complétée par une préface de Jacques Lagroye, un avant-propos inédit de l'auteur et un index thématique. Le guichet d'une administration concentre et symbolise tous les traits négatifs que l'on a coutume de prêter à la bureaucratie (attente, routine, impersonnalité, froideur, formalisme, etc.). A l'inverse, les discours de la " modernisation du service public " prétendent " personnaliser " l'accueil et transformer 1' " usager " en A partir du cas des caisses d'allocations familiales, ce livre rend compte des conséquences de la dégradation des conditions sociales et économiques sur le rapport à l'administration et, dans le même temps, montre le rôle des relations administratives dans le traitement de la misère et la gestion des rapports sociaux. A priori routinières et formelles, les relations administratives se révèlent alors délicates et chargées d'enjeux. A priori standardisés et impersonnels, les rôles bureaucratiques se révèlent fortement perméables aux dispositions de ceux qui les jouent.

  • Contrôler les assistés s'est imposé à partir des années 1990 en France comme un mot d'ordre politique et moral. Jamais la lutte contre les potentiels abus des allocataires n'avait été aussi systématiquement organisé ; jamais les bénéficiaires d'aides sociales, et parmi eux surtout les plus précaires, n'avaient été aussi rigoureusement surveillés, ni leurs illégalismes ou leurs erreurs si sévèrement sanctionnés.
    Or, pas plus que l'intensification des politiques sécuritaires ne reflète l'augmentation de la délinquance, l'essor du contrôle des assistés ne reflète celle de la « fraude sociale ». On estime à environ 2% la proportion d'allocataires ayant perçu des sommes sur la base de déclarations erronées, pour un montant représentant environ 1% de l'ensemble des allocations versées. Et lorsqu'elles sont constatées, les augmentations tiennent davantage à la mise en oeuvre à grande échelle de dispositifs de détection plus efficaces.
    Si le souci d'éviter des dépenses injustifiées s'est renforcé avec la focalisation croissante sur la maîtrise des comptes sociaux, le contrôle des assistés ne procède pas essentiellement de préoccupations financières - qui auraient dû conduire à concentrer les efforts sur l'évasion fiscale, dont les montants en jeu (20 milliards de redressements fiscaux) sont sans commune mesure avec les erreurs ou abus des bénéficiaires d'aides sociales (environ 550 millions d'euros par an ces dernières années). De même, le défaut de paiement des cotisations sociales par les employeurs, lié principalement au travail illégal, est quant à lui estimé à plus de 15 milliards par an.
    L'essor du contrôle des assistés ne se réduit donc pas à une réponse aux problèmes socio-économiques objectifs qui l'auraient suscité. Il renvoie à un ensemble de processus sociaux et politiques qui ont affecté la gestion des classes populaires et l'organisation de l'État social. Comment la « fraude sociale » a-t-elle été promue en un problème public devenu majeur dans le traitement des questions sociales ? Comment la routine bureaucratique du contrôle des « assistés » a-t-elle été transformée en une politique à part entière, progressivement renforcée et rationalisée ? Quels sont les ressorts du durcissement des pratiques d'inspection et de sanction ? Quels profils sociaux y sont les plus directement exposés ?
    C'est à ces questions que ce livre se propose d'apporter des éléments de réponse. Loin de ne voir dans les rodomontades à l'encontre des « faux chômeurs » et des « tricheurs du RSA » qu'une illustration parmi d'autres de polémiques politiques et médiatiques, il montre que l'essor du contrôle des « assistés » et la dénonciation de ceux qui abuseraient de la protection sociale sert désormais la critique des « dérives » d'un État-providence qu'il s'agit de réformer et la promotion d'autres principes d'organisation sociale, où la responsabilité individuelle et la contribution de chacun par le travail l'emportent sur la solidarité ou la réduction des inégalités.
    Dans cette économie morale et symbolique en partie renouvelée des politiques sociales, la fraude, figure radicale de « l'assistanat », constitue une sorte de repoussoir de la « valeur travail », elle-même placée au coeur d'un nouveau modèle d'État social dit « actif » promu depuis les années 1990 dans les pays occidentaux.
    Enfin, le contrôle des assistés met en scène le « sérieux » des acteurs politiques, leur « volontarisme » politique et leur capacité à agir sur le cours des choses. Ces logiques sont essentiellement le fait de leaders de la droite, ceux-là mêmes qui ont le plus directement contribué à renforcer ce contrôle - la présidence de Nicolas Sarkozy formant une période particulièrement décisive à cet égard. Cette posture de rigueur gestionnaire et morale constitue un marqueur de droite, décliné de multiples manières, et tout particulièrement dans l'association du néo-libéralisme et du néo-paternalisme par laquelle s'est opéré le renouvellement idéologique du camp conservateur.
    D'une simple pratique de vérification consubstantielle au traitement bureaucratique de la population, le contrôle de la fraude est donc devenu un mode de gouvernement des pauvres. La vulgate économique des « trappes » à inactivité ou à pauvreté a largement accrédité l'idée selon laquelle aides sociales et allocations de chômage constitueraient des sources de « désincitation au travail » en conduisant à des arbitrages au profit de l'assistance. Cette axiomatique est au coeur des politiques de workfare qui constituent la tendance majeure des réformes de l'État social dans les pays occidentaux depuis les années 1990. Elle fonde notamment les dispositifs visant à « rendre le travail attractif » et à « faire de l'emploi une option pour tous », comme l'expriment les slogans de l'OCDE, de la Commission européenne et des réformateurs de l'État social. Parmi ces mesures incitatives, on trouve les « crédits d'impôts » (Working tax credit au Royaume-Uni depuis 1999, Prime pour l'emploi en France entre 2001 et 2015), et la conditionnalité des aides et les contreparties exigées des bénéficiaires (par exemple En France avec la transformation du RMI en RSA en 2009). Le renforcement du contrôle et des sanctions constitue ainsi l'un des outils coercitifs du workfare et, plus largement, une des manières de « responsabiliser » les « assistés » sociaux. Loin d'un épiphénomène, il est au coeur de ces tendances majeures de la réorientation des politiques sociales.
    La thèse de ce livre consiste à voir dans le renforcement du contrôle des assistés l'effet d'un mouvement en spirale - une spirale rigoriste. Le leader politique pourfendeur de la fraude sociale qui parvient à imposer sinon ses vues au moins le problème qu'il soulève en condamnant ses éventuels contradicteurs à paraître naïfs ou complices ; la surenchère des administrations dans des technologies de contrôle toujours plus performantes qui procède tant des concurrences avec d'autres organismes que des injonctions auxquelles elles sont soumises et que, parfois, elles anticipent ; les progrès de la division bureaucratique du contrôle qui déréalise et déshumanise le traitement des cas ; le fonctionnement interne des commissions chargées de la fraude où la clémence est toujours plus difficile à assumer et à défendre que la sévérité ; le contrôleur de la caisse locale dont le point d'honneur professionnel est de traquer la moindre erreur au nom de l'exactitude des dossiers dont la garantie légitime sa fonction : ce sont là quelques-unes des dynamiques relationnelles qui conduisent à renforcer la rigueur du contrôle ; des spirales rigoristes. Pour saisir comment ce qui se joue au sommet de l'État affecte les régions les plus déshéritées de l'espace social, cette recherche a donc choisi un mode d'exposition descendant, partant des transformations politiques et institutionnelles qui ont favorisé l'essor des politiques de contrôle, pour aboutir aux effets qu'elles produisent sur les assistés sociaux.

  • « La vie au guichet, c'est le travail quotidien de l'administration ; un univers fait apparemment de routine et d'anonymat, mais dont les protagonistes ne sont jamais réductibles aux rôles standardisés qu'ils sont censés jouer. Les "usagers" ne viennent pas uniquement chercher ce que les institutions sont officiellement censées fournir ; en plus de la résolution de problèmes administratifs, ils expriment leurs souffrances et leurs ressentiments. Le travail des "petits bureaucrates" n'est dès lors jamais exclusivement bureaucratique : il peut se muer en assistance morale personnalisée aussi bien qu'en épreuve de force. » À partir du cas des caisses d'allocations familiales, cet ouvrage livre une analyse pénétrante de l'incorporation de l'ordre social à travers le traitement administratif de la misère.
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  • La politique culturelle fait aujourd'hui partie des champs d'action des pouvoirs publics. Elle demeure néanmoins floue dans ses objectifs, imprécise dans la définition de ses frontières et sujette à de fréquentes polémiques. De la fin du XIXe siècle à nos jours, l'émergence de la culture comme catégorie d'intervention publique n'a pas été un processus linéaire ; l'auteur montre comment les problèmes culturels (conditions de la création artistique, démocratisation culturelle), d'abord pensés contre l'État par des artistes revendiquant leur autonomie, sont désormais traités par des experts officiels et des administrateurs de culture au sein d'instances officielles, devenant en quelque sorte des problèmes d'État.

  • En décembre 2013 et janvier 2014, Xavier Dubois, musicien, et Vincent Tholomé, poète et romancier, se sont rendus, régulièrement, de nuit, dans le pavillon Lilas, un bâtiment abandonné de l'hôpital psychiatrique du Beau Vallon, à Namur. Durant ces visites nocturnes, Vincent Tholomé a pris note des mots laissés sur les murs par les patientes et le personnel soignant. Des papiers évoquant des consignes, des procédures, ont également été recueillis.
    Les textes qui composent KAAPSHLJMURSLIS ont été écrits à partir de certains de ces mots et consignes. Un peu plus de la moitié des pièces sonores et des interactions entre textes et musiques a été, quant à elle, conçue et composée de nuit, lors de nos répétitions au pavillon Lilas. Un livre-disque illustré par Klervi Bourseul.

  • Cet ouvrage éclaire l'évolution des rapports entre culture et politique depuis le début des années 1960. Il retrace pour ce faire les changements intervenus dans les systèmes de relation constitutifs des politiques locales de la culture. Les collaborations entre agents des champs politique, bureaucratique et culturel pour la promotion de l'intervention culturelle publique ont doté cette politique de structures et de logiques spécifiques qui l'ont progressivement rendue autonome par rapport aux investissements politiques qui en étaient à l'origine.
    Au fur et à mesure de cette institutionnalisation, un partage des rôles s'est tant bien que mal instauré, confiant la définition des grandes orientations aux élus et réservant celle des programmes aux acteurs culturels. Dans le même mouvement, la mise en avant de finalités proprement culturelles (et notamment la sempiternelle "démocratisation de la culture") a permis de formuler sinon des objectifs clairs, au moins des compromis relativement stables.
    Ce double modus vivendi a été remis en cause depuis le milieu des années 1990. Les contraintes budgétaires ont notamment réduit l'initiative des acteurs culturels et, parfois, déplacé le centre de gravité des arbitrages culturels du côté des élus. Il est peu à peu devenu pensable que les politiques de la culture poursuivent d'autres fins que principalement culturelles, et soient mises au service du développement économique.
    L'histoire retracée dans cet ouvrage à l'échelon local révèle ainsi une évolution beaucoup plus générale : la remise en cause concomitante des spécificités des politiques culturelles et de l'autonomie du champ culturel.

  • Certains métiers sont attractifs, moins pour le confort matériel qu'ils garantissent qu'en raison de l'image valorisée et valorisante qui leur est associée, ou de l'épanouissement dont ils portent la promesse. Ils reposent sur un fort engagement personnel, qui peut être subjectivement vécu sur le mode de la passion et du désintéressement. L'orientation professionnelle vers le secteur culturel participe de cette logique vocationnelle. Quelles sont les modalités de cet appel ? Qu'est-ce qui prédispose à y répondre ? Quels sens ces orientations revêtent-elles ? Pour répondre à ces questions, Vincent Dubois a enquêté sur les étudiants qui se destinent à l'administration culturelle. En révélant qui et ce qui s'y investit, ce livre apporte un éclairage inédit sur ces métiers. Ces positions intermédiaires où se croisent héritages familiaux et investissements scolaires, espoirs d'ascension sociale et lutte contre le déclassement, offrent plus largement un point de vue privilégié pour l'analyse des modes de reproduction dans la France contemporaine.

  • Dans son petit restaurant, pour le moins pitoyable, Ginette, la patronne de la maison, attend l'arrivée imminente d'un inspecteur d'un célèbre guide gastronomique. Les retards répétitifs de Josette, la serveuse, et son attitude déplorable ont de quoi agacer fortement cette dernière. En effet, si elle venait à perdre la seule étoile qu'il lui reste, elle n'aurait plus qu'à mettre la clef sous la porte ! Déjà que les clients ne s'y bousculent pas à la porte ! Eh oui ! On est bien loin des restaurants quatre étoiles, luxueux et bondés. Ici, c'est plutôt vide et rempli de cafards ! Et pourtant, il va de soi que tout doit être parfait pour recevoir dignement ce fameux client. Sauf que. ce client-là n'est pas celui qu'on croyait être ! L'inspecteur est une inspectrice! Et Josette servira ladite en question avec la plus grande maladresse qui la caractérise. pour le plus grand bonheur de votre public, croyez-moi !

  • On annonce depuis près d'un siècle la disparition des orchestres d'harmonie. Ces ensembles d'instruments à vent. héritage du mouvement orphéonique dont l'origine remonte au dix-neuvième siècle, sont principalement ancrés dans un monde rural et populaire aujourd'hui largement révolu. Si elle a décliné. cette pratique n'en demeure pas moins importante. Plusieurs milliers d'orchestres constituent le cadre de la formation et de l'activité musicales d'amateurs de tous âges. Comment se maintient une forme culturelle quand les bases sociales qui en ont favoris le développement se délitent? Comment est vécue une pratique socialement dévalorisée et référée négativement au modèle culturel légitime? Ces deux questions guident l'exploration d'un univers musical qui n'avait jusqu'ici jamais fait l'objet d'une enquête sociologique. Vincent Dubois. Jean-Matthieu Méon et Emmanuel Pierru ont enquêté en Alsace, où les harmonies sont nombreuses. Grâce à l'usage combiné de l'analyse statistique et de l'enquête ethnographique. ils fournissent une vision vivante et nuancée des configurations sociales dans lesquelles évoluent ces orchestres: les mondes de l'harmonie. Ils ouvrent ce faisant de nouvelles pistes pour comprendre plus généralement les relations entre hiérarchies culturelles et transformations sociales.

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