• Rabalaïre

    Alain Guiraudie

    Rabalaïre, en occitan, désigne une personne seule qui n'est jamais chez elle, « un mec qui va à droite, à gauche, un homme qui aime bien aller chez les gens ». Ici, le rabalaïre, c'est Jacques, chômeur, passionné de vélo, solitaire mais d'une humanité à toute épreuve, et qui, entre Clermont-Ferrand, les monts d'Auvergne et l'Aveyron, va connaître, plus ou moins malgré lui, toute une série d'aventures rocambolesques, mystérieuses, voire criminelles. Il aime Robert qui vit avec ses vieux parents. Il va faire la rencontre de personnages étonnants : un vieux berger qui ne parle qu'occitan et distille la Brigoule, une gnôle aux pouvoirs surpuissants qui sera l'objet d'un trafic dans la région, un curé pas toujours orthodoxe, un peu chaman, qui initie Jacques aux voyages dans le pays des morts, Ysaline, une jeune prostituée dont Jacques tombe amoureux, un « Collectif d'action citoyenne », des terroristes islamistes et des attentats à Clermont-Ferrand sur fond de racisme et de suspicion généralisée, Rosine, propriétaire de bar à Gogueluz, veuve et débordante d'affection malgré la jalousie de son fils Eric, et de très nombreux amants. Ses divagations à vélo, sur le col de l'Homme mort, en forêt, ou sous les effets de la drogue, de l'excitation sexuelle, conduisent Jacques à des situations ambigües, parfois extrêmes. Grand roman picaresque, cru et sexuel, mais aussi roman d'amour, roman politique et social, roman de terroir et de la nature, roman populaire, roman policier (plusieurs crimes sont commis), et parfois fantastique. C'est l'histoire revisitée, drôle et cruelle, d'une France oubliée, celle d'aujourd'hui, de la paupérisation des campagnes et des provinces, l'histoire des gens de pays, de leurs corps, de leur langue, l'histoire des déclassés et marginaux, des étrangers, d'une nation à l'abandon, d'un peuple très divers aux moeurs débridées et décomplexées, et aux croyances multiples parfois mystiques. Le tout dans une langue populaire, orale, puissante et joyeuse.

  • Gilles. un homme jeune. découvre son attirance. son amour en fait, pour un vieillard de quatre-vingt-dix-huit ans, Pépé. Et d'ailleurs Pépé n'est pas insensible aux marques d'attention de Gilles. Cela choque autour d'eux, notamment le chef des gendarmes lui-même attiré par Gilles et qui va user et abuser du pouvoir que lui donne son uniforme. Cela choque aussi beaucoup Mariette, la fille de Pépé qui n'admet pas que son père soit intrigué et en fait attiré par ces bizarres relations homosexuelles. Enfin cela trouble Cindy, adolescente perturbée, l'arrière petite-fille qui voudrait séduire Gilles.Ainsi résumé, le premier roman d'Alain Guiraudie,le génial réalisateur de L'Inconnu du lac, Le Roi de l'évasion, etc. ne rend que très peu compte de l'originalité et de la force du livre, même si l'on voit bien que cela ne ressemble pas tout à fait à ce qu'on lit d'habitude.
    D'abord, la crudité de scènes qui mêlent violence et sensualité au-delà de tous les tabous jusqu'aux conséquences les plus extrêmes, il semble par moments qu'on ait jamais été si loin, a de quoi sidérer le lecteur le plus endurci. Ensuite l'écriture extrêmement cohérente et tenue joue ici d'un Il 11111 Il Il 9 7828 1309 1111111 (,"III'tllldlt Ici commence la nuit registre périlleux, rarement exploité avec un tel bonheur : celui d'une immédiateté, d'une familiarité d'une langue populaire (pas une négation de tout le livre, par exemple) instantanément entendue comme telle et comme vraisemblable. C'est formellement impressionnant. Ce n'est pas seulement parce que l'on sait que l'action se déroule dans le Sud-Ouest mais cette écriture a l'accent ... d'ailleurs beaucoup de dialogues entre Gilles et Pépé, dialogues qui montrent leur intime connivence, sur ce plan-là aussi contestée par leurs proches, sont écrits en occitan (bien entendu traduit en bas de page).
    Et, comme dans les films de Guiraudie, il ya un étrange mélange entre une forme de jovialité, de verve amusante et chaleureuse et les pulsions les plus sombres. Ici commence la nuit, lorsque les passions ne trouvent plus à s'exprimer que dans le meurtre.

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