Sciences humaines & sociales

  • Le jardin en mouvement

    Gilles Clément

    • Apres
    • 23 Février 2016

    Deux films pour mieux comprendre le parcours et la pensée atypiques de Gilles Clément, jardinier, architecte paysagiste et écrivain, théoricien du jardin comme espace d'utopies politiques.

    Marqué par l'écologie, Gilles Clément a remis en question l'art des jardins à la fin du XXe siècle, grâce aux concepts du jardin en mouvement, du jardin planétaire ou du Tiers-paysage. Le jardin en mouvement nous emmène dans son jardin secret, la « Vallée », perdue au milieu des bois, dans la Creuse, où nous découvrons les principales réalisations qui ont jalonné sa création, comme le Domaine du Rayol dans le Var, le parc Henri Matisse à Lille ou le jardin du Tiers-Paysage sur l'ancienne base des sous-marins allemande de la Seconde Guerre mondiale à Saint-Nazaire. Le jardin ne se résume pas à un carré de pommes de terre, il est un lieu où s'exercent les utopies politiques, où se pratique la pensée scientifique et où les rêves nous portent vers d'autres mondes.
    Dans le second film, Petit lexique à l'usage du monde, Gilles Clément et Gilles A. Tiberghien, philosophe, s'interrogent mutuellement sur « le monde tel qu'il pourrait être » à travers un échange prenant la forme d'un abécédaire, de « faire avec » à « zizanie » en passant par « désobéissance » et « voyage ».

    Ingénieur horticole, paysagiste, écrivain, jardinier, Gilles Clément (né en 1943 à Argenton-sur-Creuse) enseigne à l'Ecole Nationale Supérieure du Paysage à Versailles. En dehors de son activité de créateur de parcs, jardins, espaces publics et privés, il poursuit des travaux théoriques et pratiques autour des concepts de jardin en mouvement, jardin planétaire et Tiers-paysage.

  • Les entretiens de David Graeber (avec Mehdi Belhaj Kacem, Nika Dubrovsky et Assia Turquier-Zauberman) redéfinissent les contours de ce que pourrait être une morale anarchiste aujourd'hui.
    Tant par ses grands concepts comme ceux de la dette, de la bureaucratie ou des bullshit jobs, que par son implication cruciale dans le mouvement Occupy Wall Street, David Graeber était l'un des plus influents penseurs de notre temps. Au contraire de bien d'intellectuels « engagés », il était l'un des très rares à avoir fait preuve d'une efficacité militante à répercussion mondiale.
    Se revendiquant depuis toujours anarchiste, dans ce livre d'entretiens avec Assia Turquier-Zauberman, Nika Dubrovsky et Mehdi Belhaj Kacem, Graeber parle tant sur l'histoire de l'anarchie que sur sa pertinence contemporaine et sur son avenir; tant sur les liens qui unissent l'anthropologie à l'anarchisme qu'aux « traces ADN » de celui-ci dans le mouvement d'OWS ou dans celui des Gilets jaunes; sur la signification de l'éthique anarchiste non seulement dans sa portée politique, mais esthétique et artistique, sexuelle et amoureuse...
    Avec une verve étonnante de vivacité, de drôlerie et d'érudition, le présent livre contribue à redéfinir les contours de ce que pourrait être, comme le disait Kropotkine, une « morale anarchiste » aujourd'hui.

  • Une critique politique et esthétique radicale du capitalisme racial ainsi que des modes d'expérimentation sociale en forme de résistance au commun colonial, par Stefano Harney (théoricien en économie politique) et Fred Moten (poète et théoricien des black studies).
    Les sous-communs est une série d'essais publiée en 2013 par deux amis, Stefano Harney et Fred Moten. Les auteurs y proposent une critique du capitalisme racial et de ses outils, ainsi que des modes d'expérimentation sociale en résistance au colonial. La recherche passe par l'étude et se déroule bien au-delà de l'université, au travail, lors d'une pause cigarette, en famille, autour d'un repas, à la lisière de la lutte et de la fuite, à l'intérieur d'un mouvement de tremblement des fondations impérialistes, d'un mouvement de refus des termes du combat tel qu'il est imposé, vers la construction d'un espace social et politique en perpétuel déplacement. Le lieu et l'être sous-communs relèvent de l'incertitude de la création collective, de l'habitation par l'échange, de l'improvisation comme critique.
    Les sous-communs s'écrit dans le sillage de la tradition radicale noire de manière à la fois théorique et poétique, auprès d'auteurices comme Cedric Robinson, Saidiya Hartman, Édouard Glissant ou Frantz Fanon. Cette édition, accompagnée d'une préface de Jack Halberstam, est le fruit d'un travail collectif de traduction mené lors d'ateliers durant un peu plus de deux ans.

    « Y a-t-il une façon d'être intellectuelle qui n'est pas sociale ? Quand je pense à la manière dont nous utilisons le mot "étude", je crois que nous sommes attachés à l'idée que l'étude est ce qu'on fait avec d'autres. C'est parler et se balader avec des gens, travailler, danser, souffrir - une irréductible convergence des trois, contenus dans l'expression pratique spéculative. Il y a l'idée d'une répétition - être dans un genre d'atelier, jouer dans un groupe, en impro, des vieux assis devant chez eux, ou des gens qui travaillent ensemble à l'usine... ces différents modes d'activité. (...) Faire ces choses signifie être impliqué·e dans une sorte de pratique intellectuelle commune. Ce qui est important c'est de réaliser que ça a déjà été le cas - parce que cela (te) permet d'accéder à toute une histoire de la pensée, multiple, alternative. »

  • Cruiser l'utopie décrit un mouvement, une avancée en forme de dérive entre théorie, approche philosophique, critique d'art et récit personnel. Les oeuvres citées, racontées, se mêlent au récit familial ou individuel et aux considérations plus universitaires. Cette pratique de la théorie et de l'esthétique queer s'inscrit dans une interprétation nouvelle de l'espoir tel que perçu par le philosophe Ernst Bloch, articulée à la pensée radicale noire et à la recherche poétique d'auteureices comme Fred Moten et Eileen Myles.Munoz se penche sur la période des révoltes de Stonewall (1969) et analyse par exemple les oeuvres de Frank O'Hara, Andy Warhol, Kevin Aviance, Samuel R. Delany, Fred Herko, LeRoi Jones/Amiri Baraka, Ray Johnson et Jill Johnston. À la théorie queer comme étude correspond une manière de chercher et d'écrire nouvelle, une forme d'hybridité entre la philosophie et les études culturelles. La critique est, comme par anticipation, contenue dans la pratique artistique et le quotidien contre-normatifs dont les récits, à la fois subjectifs et historiques, laissent deviner un advenir queer, lieu de transformations et de libération. Le texte, traduit par Alice Wambergue, est accompagné ici d'une préface d'Élisabeth Lebovici et d'un poème de Fred Moten.

  • Le végétal au premier plan de la pensée philosophique.
    Là où les philosophes contemporains s'abstiennent d'aborder la vie végétale sous l'angle ontologique et éthique, Michael Marder place les plantes au premier plan de l'actuelle déconstruction de la métaphysique. Il identifie les caractéristiques existentielles du comportement des plantes et l'héritage végétal de la pensée humaine afin de confirmer la capacité qu'ont les végétaux à renverser le double joug de la totalisation et de l'instrumentalisation. Au fil de son écriture, Marder se penche sur les plantes du point de vue de leur temporalité, de leur liberté et de leur sagesse. La pensée végétale vient caractériser tant le mode de pensée non cognitif, non idéel et non imagé qui leur est propre que le processus consistant à ramener la pensée humaine à ses racines et la rendre végétale.

  • Le recueil de trois articles-charnières de Rainer Schürmann.
    Deux des articles ici rassemblés, Que faire à la fin de la métaphysique ? et Des doubles contraintes normatives, sont des échos, respectivement récapitulatif et prospectif, des deux opus magnum de Schürmann, Le principe d'anarchie et Des hégémonies brisées. L'autre texte, Se constituer soi-même comme sujet anarchique, jette un éclairage tout à fait inédit sur ce qu'on pouvait déjà savoir à partir des deux autres textes, abondamment repris dans les deux ouvrages-phares de leurs auteurs. Ils les font lire différemment. C'est cet éclairage entièrement neuf, quant à la portée praxique que revêt la vaste méditation post-métaphysique de Schürmann, qui fait du présent recueil un inédit, au sens le plus plein du terme.

  • La fiction réparatrice

    Emilie Noteris

    • Supernova project
    • 16 Septembre 2016

    Puisant ses études de cas dans les fictions littéraires et filmiques issues des « mauvais genres » de l'horreur, du fantastique et de la science-fiction, Émilie Notéris développe un usage inédit de la notion de réparation donnant naissance à une forme de réflexion nouvelle, positive et prospective, résolument inspirée de la théorie queer.

    Déjouer le genre de nos imaginaires est l'un des projets des Cultural Studies dans la perspective de laquelle s'inscrit La Fiction réparatrice. Il ne s'agit plus seulement de dire que les manières de penser et les représentations diffèrent en fonction des socialisations genrées mais de saisir la façon dont les images, les mythes et les récits agissent sur la texture affective du monde social. Imaginaire et fiction ne constituent pas des univers parallèles, mais sont le réel par lequel se recompose et se légitime l'ordre, la norme ou, comme l'invite Émilie Notéris, le désordre.
    Mettant au travail un concept esquissé par la théoricienne Eve Kosofsky Sedgwick (qui opère la distinction entre lecture paranoïaque et lecture réparatrice, cette dernière refusant de séparer le blanc des faits du jaune de l'imagination), ce livre se soutient d'une conviction : lorsqu'elle entend partir de la non-effectivité sexe-genre pour libérer, non seulement notre manière d'envisager les identités sexuelles, mais bien la façon de penser le monde, la théorie queer communique avec de multiples avancées parallèles qui, dans les sciences sociales et la philosophie contemporaines, entendent de même se frayer un chemin à travers les clivages et les dualismes entre nature et culture, corps et esprit, monde imaginaire et monde réel, individu et communauté.
    De l'anthropologie telle que la pratiquent des auteurs comme Tim Ingold, Philippe Descola, Roy Wagner ou Eduardo Viveiros de Castro, à la réflexion sur les sense data ou le mind-body problem qui traverse la philosophie analytique (de Russell à Austin) en passant par la théorie féministe et queer, les ressources et les convergences sont nombreuses. Cet ouvrage propose de mettre en jeu cette intertextualité en assemblant les textes comme autant de pièces à recomposer suivant l'esprit du Kintsugi japonais, dans l'optique d'une réparation qui mobiliserait les affects positifs.
    Au coeur de cette mosaïque, la coupure entre théorie et fiction est ici l'objet d'un réassemblage dont la formule se résumerait ainsi : si la théorie queer est une science-fiction, une SF au sens de Donna Haraway (Speculative Fabulation, String Figures, So Far...), réciproquement c'est dans la science-fiction, de la culture visuelle et des mythologies contemporaines que se tressent hypothèses, pistes et figures en réponse aux interrogations théoriques et politiques de notre temps. Ce n'est pas un hasard sans doute si Ex Machina, version futuriste de Barbe-Bleue, cite Ludwig Wittgenstein et son Blue Book : de Mary Shelley à Barbarella, de Lady Vanishes à Gone Girl, de Game of Thrones aux Wachowski, l'apprivoisement des dragons ou les hybridations alien et cyborg renouvellent d'un même trait l'investigation intellectuelle et le répertoire de nos existences possibles. Il s'agit donc, non de faire de quelques histoires le prétexte ou l'illustration de théories préexistantes, mais de penser à même les images, à même les récits et les personnages qu'elles-ils déploient, pour soigner les coupures que nous infligent les idées. Non que cette réparation soit toujours rassurante, tant elle doit convoquer contre la férocité des assignations identitaires des puissances étranges ou fantomatiques : après tout, lorsque Philippe Descola évoque ce qui résiste au naturalisme épistémologique des modernes, c'est un film fantastique qu'il projette sur l'écran de la théorie (« De la multitude des chambrettes abritant des cultures particulières dégouttent au rez-de-chaussée des infiltrations bizarres, fragments de philosophies orientales, débris de gnoses hermétiques ou mosaïques d'inspiration New-Age, assurément sans gravité, mais qui polluent ça et là des dispositifs de séparation entre humains et non-humains »). Si l'on ira chercher souvent du côté des fictions inquiétantes et des films de terreur, ce n'est donc pas par fascination pour la destruction qu'ils mettent en scène, au contraire : il s'agit de chercher, dans les tressaillements de la sensibilité, un levier pour faire bouger les identités de genre et les partages conceptuels institués.

    Après avoir apprivoisé textuellement des meutes de loups-garous anarchistes et des clans de vampires stylistiques dans Cosmic Trip (IMHO, 2008), Émilie Notéris s'est écrasée au sommet d'un séquoia californien marxiste pour Séquoiadrome (Joca Seria, 2011). Le personnage principal du roman, Robinson, survit en mangeant des champignons hallucinogènes ; l'auteure n'a pas privilégié la méthode flaubertienne pour mener à bien l'écriture de ce second roman, préférant réaliser les meilleurs sandwichs du monde aux shitakés, suivant une recette d'Alice Toklas. L'écriture d'un essai sur le Fétichisme Postmoderne (La Musardine, 2010) lui vaut d'être contactée occasionnellement pour des dossiers sur le fétichisme du latex, domaine qui ne relève nullement de sa compétence. Elle tombe amoureuse, en 2012, du défunt théoricien des médias canadien Marshall McLuhan, en traduisant son premier ouvrage inédit en français, La Mariée mécanique (è®e, 2012), qui lui permet d'embrasser ensuite une carrière de traductrice (Malcolm Le Grice, Eduardo Viveiros de Castro & Deborah Danowski, Slavoj Žižek, Hakim Bey, Vanessa Place, Eileen Myles, Gayatri Chakravorty Spivak, Uzma Z. Rizvi, Sudipta Kaviraj...). Elle préface les anarchistes Voltairine de Cleyre et Emma Goldman (Femmes et Anarchistes, éditions Blackjack, 2014), traduit des écoféministes (Reclaim !, Cambourakis, 2016) et invite des xénoféministes (week-end Eco-Queer, Bandits-Mages, Bourges, 2015). Diplômée des Arts-Décoratifs de Paris en 2005, elle est sans cesse rattrapée par le monde de l'art, comme Le Prisonnier par sa boule blanche, et intervient en workshops comme en conférences un peu partout en France (CAPC de Bordeaux, Beaux-Arts de Lyon et de Dijon...) et parfois à l'étranger (New School à New York, Halle 14 à Leipzig, Centre de la photographie à Genève...). Cette biographie est une des narrations possibles.

  • Première traduction en français d'une oeuvre de la sociologue et féministe japonaise Chizuko Ueno, qui interroge le rapport des femmes aux tragédies historiques, à la violence, à la guerre et terrorisme, refusant toute forme de violence, étatique comme domestique, en même temps que de domination.
    En interrogeant les rôles de genre dans le regain de violence consécutif aux attentats du 11 septembre 2001, Ueno Chizuko s'efforce de répondre à la question : le féminisme doit-il revendiquer l'égalité des sexes jusque dans la participation à la guerre ou à la lutte armée ? Reprenant le débat qui déchira les féministes américaines, elle propose ici un réexamen du rôle des femmes à travers l'historique des luttes d'émancipation nationale (Algérie, Vietnam, Chine), des mouvements terroristes japonais (Armée rouge unifiée, Armée rouge japonaise), ainsi que du soutien à l'arrière de féministes japonaises à la guerre expansionniste des années 1930-1940. Quelle place les femmes ont-elles occupé dans ces processus ? Quel bénéfice en auraient-elles tiré ? Aucune promesse d'émancipation n'a été tenue. Parce qu'être prêt(e) à sacrifier sa vie pour une cause entraîne le plus souvent un culte mortifère de la force. Or, le féminisme est une idéologie permettant aux êtres de survivre aux tragédies de ce monde. Tant que la violence entre États ne sera pas criminalisée et que les violences domestiques seront réduites à une affaire privée, ces drames ne pourront cesser. Le rôle du féminisme est de rompre ce cercle infernal : refusant aussi bien la violence que la domination, il est porteur d'Une idéologie pour survivre.

  • Une étude pluridisciplinaire inédite du couple texte-image dans sa dimension politique, depuis le militantisme du début du XXe siècle jusqu'aux luttes de « visibilité » des minorités.
    Comment la culture visuelle instruit-elle le débat politique ? À la fois outil d'information, de propagande, de contre-pouvoir et d'éveil des consciences, le phototexte - dispositif formel alliant photographie et texte, et instaurant par son assemblage une unité de sens - s'inscrit pleinement dans la construction médiatique de nos démocraties contemporaines. Slogans, affiches, tracts, pamphlets, interventions urbaines ou physiques, grèves, manifestations sont autant d'artefacts révélant que la mémoire militante s'éprouve aussi dans une reconfiguration créative articulant le texte et l'image.
    Dressant un panorama riche et varié de cent ans de luttes par la photographie et le texte, ce recueil pluridisciplinaire et international rassemble dix-huit essais inédits faisant le point sur le phototexte. Du photomontage antifasciste des années 1910 aux stratégies de visibilité sur les réseaux sociaux en passant par son instrumentalisation au service des luttes féministes, antiracistes et indépendantistes, l'ouvrage propose une histoire de l'engagement social, visuel et créatif.

  • Première traduction française d'un texte séminal de la théorie des médias, que cette édition contextualise, notamment par le débat qu'il suscita avec Baudrillard.
    Essai de référence qui n'a cessé d'inspirer les études médiatiques, le « Jeu de construction pour une théorie des médias » (1970) de l'écrivain et intellectuel Hans Magnus Enzensberger plaide, dans le sillage de Brecht et de Benjamin, pour un contre-usage des médias de masse. Inédit en français, cet essai est accompagné dans ce volume de la réponse que lui apporta Baudrillard, d'un texte postérieur d'Enzensberger sur « L'évangile digital », ainsi que d'un dossier qui en explore les résonances théoriques toujours fécondes dans les champs intellectuels français, allemand, italien, britannique et américain. L'ensemble de ces textes, où se mêlent approches philosophiques, médiatiques et littéraires révèle l'absolue actualité d'un essai qui, dès 1970, dépassa le partage trop simple - et pourtant toujours vivace à l'ère numérique - entre médias-pessimistes et médias-optimistes, pour lui préférer un singulier jeu de construction théorique qui fait de la manipulation des médias, le socle même d'une véritable pensée critique.

  • Mehdi Belhaj Kacem et Bernard Stiegler échangent à propos de ce qui les lie à la philosophie.
    Rarement les philosophes dont la formation s'est faite à l'écart de l'université se sont entretenus. Le temps d'une conversation Mehdi Belhaj Kacem et Bernard Stiegler se sont prêtés au jeu, échangeant à propos de ce qui les lie à la philosophie. Inévitablement, la mort tragique de Bernard Stiegler, survenue un an plus tard, donne à lire ce texte avec un regard affecté. L'enthousiasme des échanges nous fait sentir le mouvement vivant de ces philosophies à l'oeuvre.
    En effet, bien que les oeuvres de ces deux auteurs soient singulières, l'une et l'autre procèdent d'une même exigence qui les place au centre de la tradition philosophique : produire un système conceptuel qui donne à penser la nouveauté de la situation historique. À quoi bon la cohérence d'une philosophie qui ne nous dirait rien de ce qu'est devenu le monde ? Que vaudrait l'abstraction conceptuelle si celle-ci n'était pas au service de la compréhension de ce qui nous transforme ? Ainsi, les deux auteurs nous appellent à ne pas oublier : l'enjeu de la philosophie n'est pas la philosophie. Cette exigence critique, la présente conversation la réfléchit à bras le corps, non sans détours et tourments, mais avec franchise et esprit de liberté.

  • Le surhomme vidéoludique : les effets bien réels du virtuel, des réseaux, de l'image numérique et du jeu vidéo dans les interrelations humaines, sous le prisme de la philosophie de Nietzsche - un essai fulgurant issu de la thèse soutenue à titre posthume de Benjamin Lavigne (1981-2020), qui dresse une critique singulière, rigoureuse et engagée des fondements technologiques de la société contemporaine.
    La notion de surhomme est principalement associée à la philosophie de Nietzsche notamment à travers la figure de Zarathoustra, prophète lucide qui agit selon sa volonté de puissance pour affirmer les valeurs de l'existence. Dire oui à la vie veut dire se dépasser, se surpasser, redoubler d'invention et de créativité à l'image de Dionysos, le dieu de l'ivresse et de la danse. « Devient qui tu es » devrait être le credo de chaque être humain. Dans sa thèse, Benjamin Lavigne établit un lien entre la notion nietzschéenne et le jeu vidéo. Si jouer est une activité bénéfique sur le plan cognitif et visuel, le jeu vidéo n'en est pas moins addictogène puisque le joueur est poussé à jouer au-delà du raisonnable. En laissant croire au joueur, à coup de récompenses et de gratifications, qu'il a « presque » gagné, le petit surhomme est plus occupé à devenir ce qu'il croit être qu'à chercher à devenir ce qu'il est.
    Au cours de chapitres d'une grande densité conceptuelle, l'auteur propose une critique des fondements technologiques de la société contemporaine. Les liens avec les arts et spécifiquement avec les arts plastiques lui permettent de diagnostiquer un « malaise dans la culture ». Si les penseurs du milieu et de la fin du XIXe siècle ont pu penser que la culture était une alternative heureuse à l'idéologie de progrès, Benjamin Lavigne rappelle que les jeux vidéo ne sont pas des biens culturels comme les autres, qu'ils sont même le symptôme d'une société traversée par une profonde crise des valeurs.

  • Nina Hagen interprète Bertolt Brecht

    Lilian Auzas

    • Hippocampe
    • 5 Juin 2020

    Libre réflexion sur l'influence de Bertolt Brecht dans l'oeuvre de Nina Hagen, ce texte hybride aborde deux grandes figures populaires de la culture allemande par un prisme inhabituel, par les marges, et dresse un portrait de la diva punk comme nous ne l'avons jamais perçue.
    Connaissons-nous vraiment Nina Hagen?? Dans l'imaginaire collectif, la chanteuse punk est réduite au statut d'artiste déjantée adepte des provocations en tout genre. Il faut dire que la dame s'en amuse.
    Lilian Auzas s'est efforcé de gratter le vernis bariolé pour découvrir la femme cachée en-dessous. Après de longues recherches et une série d'entretiens avec l'artiste, il nous livre un portrait de Nina Hagen comme nous ne l'avons jamais perçue. D'une sensibilité rare et d'une impressionnante culture, la chanteuse se révèle adepte et interprète de Bertolt Brecht... Étonnant ? Pas tant que ça. Le présent ouvrage vous aidera à reconsidérer votre perception de Nina Hagen et à pénétrer son univers polymorphe en empruntant des chemins de traverse.

  • Le nouveau monde amoureux

    Charles Fourier

    • Les presses du reel
    • 15 Octobre 2013

    L'édition critique du livre le plus sulfureux de Fourier, dans lequel il analyse et classifie, pour mieux les favoriser, pour leur allouer un « plein essor », toutes les variantes de la passion amoureuse, des plus nobles sentiments aux manies sensuelles les plus absurdes, de la « sainteté amoureuse » aux « fantaisies lubriques ».

  • Comment penser la colonie en elle-même ? La colonie implique l'historiographie, mais aussi la littérature, la psychanalyse, la philosophie. A partir d'un sujet subalternisé, racialisé, à la parole confisquée, Seloua Luste Boulbina fait de la colonie (partant de La Colonie pénitentiaire de Kafka) un concept philosophique majeur de la pensée politique contemporaine. Ce concept frontière questionne les représentations-écrans qui irriguent discours et politiques d'hier et d'aujourd'hui. Une base pour une réflexion sur la décolonisation.

  • Ontopouvoir ; guerre, pouvoir, perception

    Brian Massumi

    • Les presses du reel
    • 4 Janvier 2021

    Une théorie originale du pouvoir basée sur une analyse dense et éclairante des conséquences de la « guerre contre le terrorisme » et de l'État sécuritaire, jusqu'à l'imposition de la logique néolibérale et aux débordements des médias rendus viraux.
    Un mode de pouvoir qui fait vivre, au sens le plus fort : l'ontopouvoir plonge dans le champ d'émergence de la vie pour l'inciter, la susciter, en moduler la prise de forme. Ne prenant plus comme objet premier, ni le pouvoir de mettre à mort, ni celui de gouverner le vivant, se prolongeant au-delà de la discipline comme du biopouvoir, l'ontopouvoir exerce une puissance de genèse. En essor depuis le 11-Septembre, il se déploie autour d'une opérativité assez novatrice pour mériter un nouveau nom : la préemption.
    À la différence et de la dissuasion et de la prévention, la préemption vise non plus le danger clair et bien présent, mais plutôt la menace. Encore indéterminée quant à son heure et ses contours, la menace a une existence incertaine. Opérer sur la menace implique d'agir sur le futur dans le présent, selon une politique de l'affect, dont le registre dominant est la peur.
    Le livre trace les linéaments de l'ontopouvoir depuis son éclosion dans la « guerre contre le terrorisme », et l'État sécuritaire correspondant, jusqu'à l'imposition de la logique néolibérale et aux débordements des médias rendus viraux. Une contribution décisive à la généalogie du régime « post-vérité » qui caractérise notre ère.

  • Encyclopédie de la domination masculine

    Andrea-Fatima Touam

    • Les presses du reel
    • 21 Janvier 2020

    Un pamphlet poético-humoristique sur la domination masculine dans le monde de la culture : une enquête sur la présence féminine dans les lieux de l'art et de la pensée, où se fabrique les discours sur l'émancipation.
    « Si c'est pour faire des statistiques, je suis mal placée.
    En revanche, je peux effectuer des relevés.
    Piocher ici et là et regarder ce qui s'y passe.
    Dans ma petite sphère privée : comme on le dit de quelqu'un(e) qui est bien éloigné(e) de la grandeur.
    Je lis les journaux, vois des films, lis des livres, vais au théâtre, écoute des concerts et blablabla.
    J'ai une impression funeste. Que les hommes tiennent le haut du pavé. Les femmes le bas.
    Dans un petit caniveau étroit qui s'écoule avec lenteur vers un gigantesque égout, je veux dire dégoût, de l'histoire des hommes des êtres humains. »

  • Aisthétique ; pour une esthétique de l'expérience sensible

    Gernot Bohme

    • Les presses du reel
    • 27 Février 2020

    Une science de l'expérience sensible prolongée par une théorie des atmosphères, aux origines de l'esthétique philosophique.
    L'esthétique ne commence pas par le beau, mais par l'aïsthésis. L'« aisthétique » a pour but de remonter aux origines de l'esthétique philosophique, conçue d'abord comme une science de l'expérience sensible, tout en prolongeant celle-ci en direction d'une théorie des atmosphères. Comment se sent-on et que perçoit-on lorsque l'on pénètre dans un espace chargé d'une certaine ambiance ? En donnant toute sa place à cet espace intermédiaire où les expériences affectives jouent un rôle considérable, la relation entre objet et sujet se trouve profondément retravaillée. Milieux naturels ou environnements artificiels, scénographies théâtrales, architectures ou design d'objet : les atmosphères sont ce qui fait naître les choses et offrent à l'être vivant un sentiment d'existence.

  • Les échanges historiques et les terrains communs (d'entente ou de dissension) entre littérature et anthropologie.
    Dans le second XXe siècle, comment la question de l'écriture se pose-t-elle pour les anthropologues?? Quel rôle la littérature comme idée, corpus ou pratique, joue-t-elle dans leurs enquêtes et dans leurs écrits?? Et que font les écrivains du savoir anthropologique?? Quelle place trouve-t-il dans leur bibliothèque et dans leurs démarches??
    Des échanges entre Georges Condominas et Georges Perec aux travaux d'Yvonne Verdier, de la Chronique des Indiens guayaki de Pierre Clastres aux essais de Gérard Macé, cet ouvrage s'attache à éclairer, à partir d'un corpus mêlant écrits d'anthropologues et d'écrivains, la reconfiguration de leurs rapports de 1945 à nos jours. Le propos n'est pas tant de mettre face à face littérature et anthropologie que de montrer comment, historiquement, des terrains communs, d'entente ou de dissension, ont pu se dessiner, faisant apparaître des tensions, des porosités, des convergences nouvelles. Ces compagnonnages ont relancé la réflexion anthropologique en même temps qu'ils ont modifié la littérature.

  • Réfugié-e-s, les jetables

    Rada Ivekovic

    • Al dante
    • 13 Avril 2016

    La bonne conscience des Européens à l'égard desmigrant-e-s et des réfugié-e-s varie selon les circonstances;
    Ainsi, lorsque les atrocités de la guerre en Syrie apparaissent dans toute leur crudité, elle s'éveille et s'affirme au grand jour.Malgré le poids des clichés et la déliquescence politique généralisée d'une Europe où les opinions vacillent aumoindre séismemédiatique, un peu partout en France et dans d'autres pays des gens semobilisent pour accueillir ces fugitifs toujours plus nombreux, qui passent nos frontières avec, pour seuls bagages, leurs tragiques épopées. Face à cette situation inédite, certains gouvernements, plus oumoins timorés, cherchent - ou font mine de chercher - des solutions d'aides, d'autres verrouillent leurs frontières et n'hésitent pas à lancer leurs cerbères armés contre cette populace désorientée - tandis que l'Allemagne, à la surprise générale, se pose en toute magnanimité comme État providence.
    Mais les attaques terroristes de Paris et Saint-Denis du 13 novembre 2015 changent soudainement la donne, et renvoient à la case départ le sort des déplacé-e-s, déporté-e-s, réfugié-e-s, migrant-e-s. Il n'est plus question d'hospitalité. Désormais, pour la grande majorité des gouvernements européens (dont la France), ces personnes, hier victimes à plaindre, deviennent indésirables assimilées à des terroristes : des jetables. Les frontières, à l'instar des opinions publiques, se referment. On « peut » désormais les renvoyer au pire d'où ils viennent, à l'eau ou ailleurs. Qu'importe ce qu'ils et elles deviendront, on entretient et nourrit l'amalgame :
    Ils et elles paieront pour les terroristes.
    La mémoire historique est courte.

  • Gestes spéculatifs

    Debaise Et Stengers

    • Les presses du reel
    • 24 Novembre 2015

    Un ouvrage collectif qui explore les conditions de possibilité de « gestes » spéculatifs et véritablement engagés, dans le contexte d'une mise en crise généralisée des modes de pensée de la modernité.
    Au cours de la dernière décennie s'est produit en France un renouveau d'intérêt pour des penseurs qui se sont vus accoler l'épithète de « spéculatifs », tels que William James, Gabriel Tarde, Alfred North Whitehead et Etienne Souriau. Ce renouveau semble indissociable de la mise en crise généralisée des modes de pensée qui, d'une manière ou d'une autre, devaient leur autorité à une référence au progrès, à la rationalité, à l'universalité. Mise en crise redoutable car on ne se défait pas sans danger de ce qui a servi de boussole à la pensée euro-américaine depuis qu'il est question de modernité. Mise en crise nécessaire car ces modes de pensée sont sourds à la nouveauté effective de cette époque marquée par la menace du désordre climatique, le saccage systématique de la terre, la difficulté d'entendre les voix qui nous engagent à penser devant le lien fort entre la modernité et les ravages de la colonisation.
    S'il faut parler de « gestes spéculatifs », c'est que la pensée spéculative est trop souvent définie comme purement théorique, abusivement abstraite, ou relevant tout simplement d'un imaginaire déconnecté de toute prise sur le réel. Elle est, telle que nous voudrions en hériter, affaire de gestes, d'engagements par et pour un possible, de virtualités situées. Le sens de tels engagements tient à leurs conséquences, à la modification de l'appréhension du présent qu'ils entraînent.
    Cet ouvrage rassemble des contributions qui explorent certains des concepts philosophiques qui appellent et rendent possibles de tels gestes spéculatifs, et qui explorent aussi des situations dont nous savons qu'il faut apprendre à les penser autrement.
    Publié suite au colloque éponyme organisé au Centre Culturel International de Cerisy par Didier Debaise et Isabelle Stengers.

  • Une nouvelle approche de la souffrance psychique, intégrant les connaissances extra-occidentales à celles de la psychiatrie et de la psychanalyse, pour repenser les héritages et les croisements culturels et linguistiques constitutifs d'un universel pluriel.
    Dans de nombreux pays africains, les djinns, esprits surnaturels, sont tenus pour responsables de maladies physiques et mentales. Ils constituent le fond des pratiques ancestrales à partir duquel une démarche rationnelle s'est édifiée dans l'Antiquité, à l'époque classique arabe puis dans la psychiatrie occidentale. Attentive aux langues, cultures et traditions, à l'écoute de la subjectivité et des effets de la parole, la psychanalyse rend possible d'inclure les croyances magico-religieuses du sujet à la théorie comme à la pratique clinique.
    L'auteur propose une nouvelle approche de la souffrance psychique, intégrant les connaissances extra-occidentales à celles de la psychiatrie et de la psychanalyse. S'intéressant aux ruptures épistémologiques dans la théorie, il ouvre des pistes de réflexion permettant d'articuler discours de la croyance et discours de la science. Il réinterroge ainsi la transmission et repense les héritages, les croisements culturels et linguistiques constitutifs d'un universel pluriel.

  • Interprétation audacieuse et vivifiante de l'une des oeuvres philosophiques les plus marquantes du XXe siècle, Le principe d'anarchie a influencé de nombreux philosophes français contemporains. Trente ans après la première publication, la présente réédition témoigne que cette oeuvre longtemps épuisée n'a rien perdu de son actualité ni de sa force.
    Par une lecture à rebours de l'oeuvre de Martin Heidegger, Reiner Schürmann vise à mettre au jour ce qu'il identifie comme son impensé : le principe d'anarchie. Affirmant que le projet de destruction de l'ontologie annoncé dans Être et temps n'est pleinement intelligible qu'à partir des derniers jalons de cette pensée, Schürmann fait ainsi apparaître ce que Heidegger n'avait pu expliciter lui-même. Selon lui, la question de l'être telle qu'elle est posée par le philosophe de Fribourg est indissociable de celle de l'agir. Déconstruisant la métaphysique occidentale, Heidegger aurait ainsi sapé toute possibilité de donner une arché à l'action humaine. Le paradoxe d'un principe d'anarchie, principe de « dépérissement de la règle », est aux yeux de Schürmann ce qui permet de penser l'ambiguïté de la transition opérée par Heidegger.

  • L'autre métaphysique

    Pierre Montebello

    • Les presses du reel
    • 5 Mai 2015

    Un essai pour reconstituer une autre métaphysique, substituant au primat de la raison celui de la vie, de la matière et de la conscience, saisis dans le même mouvement, sur la base d'une philosophie de la nature (marquée par les pensées de Ravaisson, Tarde, Nietzsche et Bergson) et d'une cosmologie renouvelées.
    Le présent essai ressaisit de manière originale une autre métaphysique, à rebours de la philosophie qui s'est imposée en France et en Europe au XXe siècle dans le sillage des pensées de Kant, Husserl, Heidegger.
    Ce livre montre que la métaphysique postkantienne a été un laboratoire conceptuel extrêmement riche et varié, un grand moment d'invention de pensées, peu reconnue en France tant la domination de l'idéalisme fut forte.
    En réaction à Kant, cette philosophie a, pour la dernière fois peut-être, renoué avec l'idée grecque que la philosophie doit être une cosmologie. Elle a réinterrogé la possibilité d'une connaissance absolue du réel, proposé une compréhension nouvelle et audacieuse de ce qui relie les êtres entre eux, qu'ils soient conscients, vivants ou matériels. Elle s'est tournée vers le foisonnement créatif du réel, en arrachant le concept de nature au réductionnisme scientiste et au subjectivisme idéaliste.
    Au fond, cette autre métaphysique aura eu l'ambition de nous faire penser autrement notre insertion dans la trame des êtres. C'est pourquoi, elle s'avère capitale aujourd'hui pour penser les enjeux de notre temps sur la base d'une philosophie de la nature renouvelée.
    Ouvrage basé sur une première édition parue en 2003 chez Desclée de Brouwer, épuisée.

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