Ypsilon

  • Dernier livre de Langston Hughes, le plus grand poète Africain-Américain du XXe siècle, La panthère et le fouet paraît en 1967 à New York chez Knopf, quelques mois après sa mort, il avait été conçu et composé par lui-même. En 4e de couverture ces mots : « Avec la publication en 1926 de son premier livre de poèmes - The Weary Bleus [& de la revue Fire!! dont Langston Hughes est l'un des principaux animateurs ainsi que le chef de file de la Renaissance de Harlem] - Langston Hughes devient le principal interprète en vers de la vie des Noirs américains aux États-Unis, et le restera pour toute sa vie. Les poèmes de ce livre, qu'il composa juste avant sa mort, affrontent à bras-le-corps la question raciale qui n'a cessé d'ébranler les États-Unis. Langston Hughes écrit sur les manifestations, sur les sit-ins, sur les discours et les prières pour la Liberté, sur la violence et la non-violence, de l'Alabama à Harlem ; il évoque la tragédie de Birmingham et la mort à Yorkville. Quarante-quatre de ces poèmes sont inédits, et les vingt-six autres, qui sont extraits de recueils plus anciens, prennent ici, dans cet ensemble, une nouvelle signification. » Aujourd'hui en 2021, ce livre s'enrichit d'une autre signification, grâce à sa première traduction en français, tout en représentant toujours la question raciale des États-Unis au monde entier, en s'adressant à des nouveaux interlocuteurs. Tous les poèmes sont encore malheureusement actuels et magnifiquement puissants ; Langston Hughes reste un interprète essentiel de notre vie et de ce qu'on pourrait appeler le cas de conscience (post-)colonial. La panthère et le fouet porte un sous-titre frappant : Poèmes de notre temps - c'est un livre intempestif.

  • Les petites vertus

    Natalia Ginzburg

    • Ypsilon
    • 19 Mars 2021

    Publié en 1962, Le piccole virtù est un livre charnière dans l'oeuvre de Natalia Ginzburg. Connue pour ses romans, dans ce premier livre d'essais, Natalia Ginzburg - dont l'écriture est essentiellement attachée aux faits, aux gestes, aux voix et aux cadences - reste fidèle à elle-même : la recherche de l'essentiel est toujours concrète, toujours incarnée, les expériences morales prennent un sens physique - elle reste dans la narration qu'il s'agisse d'énoncer une pensée générale ou un jugement sur l'existence.
    Les petites vertus, ces onze textes (dont l'année et le lieu d'écriture sont si importants) entre autobiographie et essai, donnent à voir et à entendre, voix, figures, et paysages du siècle passé, à sentir et à penser une manière de vivre et un être au monde qui font partie de notre histoire. Parmi les chapitres de cet ouvrage, il faut remarquer tout particulièrement "Portrait d'un ami" (Rome, 1957), qui est la plus belle chose qui ait été écrite sur Cesare Pavese.
    Et aussi, les pages écrites immédiatement après la guerre, qui expriment avec une force brûlante le sens de l'expérience d'années terribles (en gardant, comme dans "Les souliers éculées" (Rome, 1945), un sens presque miraculeux du comique). Les souvenirs de l'exil, dans "Un hiver dans les Abruzzes" (Rome, 1944), côtoient les réflexions sur "Mon métier" (Turin, 1949). Enfin, dans "Silence" (Turin, 1951) et "Les petites vertus" (Londres, 1960), on trouve une Natalia Ginzburg moraliste dont la participation aiguë aux maux du siècle (passé) semble prendre naissance dans une sorte de empathie intime.
    "Outre une leçon de vie, c'est une leçon de littérature que nous pouvons tirer de la simplicité de ces pages". Italo Calvino.

  • L'immense Journal d'Alejandra Pizarnik, texte majeur d'une oeuvre aussi nécessaire que fatale, sera enfin traduit et publié entièrement en France. Il s'agit de 19 cahiers qui forment un ensemble de 1104 pages dans l'édition espagnole de référence : Diarios1954-1972 (Lumen, 2013). Projet assez titanesque, il sera réalisé en deux temps, nous présentons aujourd'hui le premier tome qui est complétement inédit en français.
    Il est composé des neufs premiers cahiers qui datent de fin septembre 1954 à août 1960. Alejandra Flora Pizarnik a 18 ans, quand elle commence son Journal, mais il est évident tout de suite qu'il ne s'agit pas d'un simple document ou d'un témoignage en marge de l'oeuvre poétique de la future écrivaine (elle publie son premier livre en 1955), ce sera une oeuvre à part entière, puissante, nécessaire.
    D'ailleurs, Alejandra Pizarnik s'inscrit elle-même volontairement dans le genre littéraire du journal, des écrits autobiographiques, en citant clairement ses références, du Journal de Katherine Mansfield et de Virginia Woolf en passant par les Journaux de Kafka (qui venait de paraître en Argentine traduits par J. R. Wilcock et qui fut un livre de chevet pendant des années pour Pizarnik), et les écrits autobiographiques de Baudelaire (Fusées, Mon coeur mis à nu).
    De façon plus large, Pizarnik définit d'emblée son projet littéraire en le plaçant dans la lignée de l'écriture introspective, une écriture du moi, ou du je, entre deux pôles qui seraient, pour l'écriture du moi la Recherche du temps perdu de Proust, et pour l'écriture du je, Une saison en enfer de Rimbaud. Mais au-delà des références données par la jeune écrivaine, aspirant dès le début à la postérité littéraire ("peut-être ma plume explorera-t-elle des lisières inconnues, peut-être mon oiseau sera-t-il glorieux, peut-être mon nom aura-il droit à son auréole, peut-être ma mort sera-t-elle ma naissance".), ce qui construit la trame de son Journal est une quête éperdue de vérité, à travers le langage.
    Quête cernée en permanence par l'attrait de la mort et l'angoisse de la disparition : "J'aspire à la lucidité. J'ai peur de ne jamais l'atteindre".

  • Il n'y a pas assez de feuilles Nouv.

  • À Caltagirone [en Sicile], cette manière de penser [révolutionnaire] et les luttes, on les doit aux femmes. Poétique, tumultueuse et chorale, l'histoire de la lutte interminable pour la création de la section féminine du PCI (Partie Communiste Italien) de Caltagirone se déroule comme une représentation populaire, bien qu'elle parle d'événements réels. Concetta La Ferla - leader du peuple et proto-féministe qui pendant trente ans a été la protagoniste absolue de la lutte de classe et de la libération des femmes en Sicile - les incarnent avec une voix ancienne de conteuse, capable de restituer à ces événements toute la force mythologique et allégorique qu'ils avaient pour celles et ceux qui les ont vécus.
    Lutte contre le besoin, désir de liberté, soif de justice :
    Mais aussi rêve du bonheur. Le rêve de la révolution.
    Maria Attanasio réussit spectaculairement cette mise en scène écrite.
    L'histoire mémorable de Concetta et ses femmes existe parce qu'elle prend la forme d'un livre, des plus insolites par la manière même d'être conçu, grâce aux talents de l'écrivaine Maria Attanasio qui enregistre et transcrit et donne une seconde vie (et immortelle) à la voix espiègle de la protagoniste, Concetta La Ferla - Maria écrit, Concetta raconte. C'est un livre inclassable : il est autobiographique, mais pas vraiment; il a une valeur historique, littéraire et documentaire, mais intimement. C'est le livre d'une vie et sa raison d'être est une question de responsabilité : quand le passé de la mémoire a besoin du présent de l'écriture pour exister, quand la parole politique fait appel à la voix de la narration pour résister.
    C'est donc un texte qui entre parfaitement dans notre collection « contre-attaque » qui publie une littérature plus ouvertement mêlée à la politique et à l'histoire, et c'est un volume qui forme presque un couple (bien étrange) avec celui de Bei Dao dernier publié dans cette collection, puisque les deux sont des récits de mémoire(s) et autobiographiques écrits par des poètes.

  • Manifesto per un nuovo teatro paraît dans le numéro 9, janvier-mars 1968, de la fameuse revue romaine Nuovi Argomenti (revue littéraire trimestrielle dirigée par Alberto Carocci, Alberto Moravia, Pier Paolo Pasolini).
    Manifeste programmatique pour un théâtre de Parole, ce texte est une déclaration extrême et extrémiste du plus excessif des écrivains italiens du XXe siècle. Une déclaration de guerre à la culture bourgeoise par la critique de la notion de culture et de bourgeoisie. Cela est possible grâce à une lutte littéraire et politique qui se passe au théâtre - un nouveau théâtre - le théâtre de la Parole. Toute la force nécessaire pour cette critique radicale est à chercher dans la puissance de la parole c'est-à-dire dans le poème. On retrouve ici un concept majeur de la pensée de Pasolini (présent dans toutes ses oeuvres, qu'elles soient cinématographiques, littéraires, critiques...) : l'action de la parole est maximale quand la parole est écrite dans la langue de la poésie, c'est-à-dire quand toutes ses propriétés et possibilités, sont engagées pour réinventer le langage et l'humain.
    Ce manifeste est donc un texte littéraire, politique, théorique & pratique, de critique théâtrale mais surtout de critique sociale.
    En 43 points, sur moins de trente pages, Pasolini lance un défi à tous et à chacun, mais spécialement aux intellectuels (de métier ou dilettantes), un défi qui est toujours terriblement d'actualité.

  • Choses dernières

    Umberto Saba

    • Ypsilon
    • 18 Septembre 2020

    Poète et rien d'autre, Umberto Saba (nait Italien à Trieste en 1883 quand la ville était sous l'Empire austro-hongrois) réussit à vivre et à survivre pendant l'une des époques les plus tragique de l'histoire de l'humanité (deux guerres mondiales en tant que juif) probablement grâce à cette nécessité d'écrire qui est la sienne. Honnête et irrépressible. Chez Saba, la poésie est l'une des fonctions naturelles de l'homme, c'est un évènement naturel. Chaque saison, chaque geste il le confie au papier. Et dans ce recueil de poèmes de la maturité, les paroles se font choses. Toutes simples.
    De la vie quotidienne. « Travail », « Petite fontaine », « Bouche », « Lieu cher »... Saba continue et intensifie son travail de polissage et de synthèse - qu'il avait commencé quelques années auparavant, lors de la composition de Paroles (1933-1934), le recueil qui précède Choses dernières (1935-1943) - à la recherche de la plus grande limpidité, formellement et psychologiquement, afin que ces « dernières choses » soient des « paroles » portées à leurs conséquences extrêmes. Ces 43 poèmes sont écrits en 8 ans, la pire période de sa vie, quand il est obligé de se cacher pour fuir la persécution fasciste et nazie. Il doit alors ramasser ses choses pour résister, pour faire face à un sentiment de mort omniprésent, pour se nourrir de souvenirs et émotions passés en les rendant présents et vivants.
    Saba a une idée précise du travail du poète qui doit être complétement dédié à la représentation et à la compréhension du monde intérieur et extérieur. Loin de toute école et des avant-gardes, Saba met en scène cet homme du Novecento qui est lui-même mais qui veut toucher tout le monde. Au croisement de l'ancien et du nouveau, l'écriture de Saba est d'une rare originalité.
    Claire comme celle de Penna qu'il jalousait, moins sophistiquée que celle de ses contemporains Ungaretti et Montale qui l'aimaient, la plume de Saba, espiègle, se vante de savoir toujours employer la rime immémoriale amore/fiore et faire encore du beau.

  • Le Livre des erreurs est l'un des livres les plus emblématiques de l'auteur culte Gianni Rodari.
    Paru en 1964, ce recueil de textes courts - comptines, fables et poèmes - n'a jamais été traduit de l'italien. Truffé de jeux de mots fabuleux en italien, nous en faisons paraître la première traduction en français avec la complicité du grand Jean-Paul Manganaro qui a su transporter la Botte dans l'Hexagone en recréant fantastiquement la langue de Rodari en français. Une traduction qui n'est pas mathématique mais ludique, comme il peut l'être de remarquer une faute ou de corriger une erreur.
    Dans ces petites histoires en vers et en prose, écrites au nom de l'erreur, on défend l'idée selon laquelle : les erreurs ne sont pas dans les mots, mais dans les choses ; nous devons corriger les dictées, mais surtout nous devons corriger le monde. Les élèves distraits, les professeurs ennuyeux, les citadins pittoresques, les paysans curieux, les migrants fatigués ne sont pas toujours à jour avec l'orthographe...
    Le plus important ce n'est pas de crier à la faute mais de comprendre son pourquoi et ses comment en s'amusant. Ce livre nous emmène dans un univers linguistique désordonné mais composé, déréglé mais logique, effréné mais avec un but, déchainé mais avec raison. C'est magique. On ne s'est jamais tant joué de l'orthographe et de la grammaire, tant diverti avec les lettres et les mots.
    Premier livre de Rodari illustré par Munari, il marque le début d'une rare complicité et d'une longue collaboration. Bruno Munari est aussi une figure mythique de cette période exceptionnellement créative qui ont été les années 1960-1970 en Italie. Maîtres de l'imagination et promoteurs de méthodes éducatives fondés sur le jeu et l'invention, Bruno Munari et Gianni Rodari ont été et sont toujours l'un des duos créatifs les plus célèbres et admirés.

  • Premier ouvrage de littérature chinoise chez Ypsilon, nous sommes très heureux de commencer à explorer ces lettres par la publication d'un récit autobiographique d'un très important poète contemporain. D'autant plus que, pour qui connait Bei Dao, il est étonnant de voir cet auteur s'adonner à cet exercice de mémoire, mais justement il le fait à sa manière très singulière. S'ouvrent les portent de la ville est le livre d'un poète exilé qui se fait ethnographe.
    Nous découvrons son Pékin, le temps passé et le présent d'un horizon lointain. Et Pékin tout court si on vient de loin... et soudain tout ce qu'on sait ou qu'on imagine savoir sur cette ville et son histoire récente (deuxième moitié du XXe siècle) commence à bouger et on commence à chercher des contours, des repères... En 2001, alors qu'il a passé la cinquantaine, Bei Dao retourne pour la première fois dans sa ville natale, après un exil forcé de onze ans, suite aux événements de la place Tian'an men ainsi qu'à des prises de position, faites à l'étranger, sur cette période de l'histoire chinoise.
    Il ne reconnaît plus la ville où il est né, a grandi et a vécu quarante années de sa vie. C'est un choc pour lui. Dans ce livre, il invite le lecteur à remonter le fil du temps et des événements qui ont marqué sa vie, celle du Pékinois qu'il était et qu'il est resté, mais aussi, plus largement celle d'un peuple tout entier : les débuts du pouvoir communiste (il est né en 1949, année qui a vu la fondation de la République populaire), le grand Bond en avant, la Grande famine, la campagne anti-droitistes, la Révolution culturelle et la guerre civile qui l'a marquée.
    Ce livre, recherche de l'enfance et de l'adolescence perdues, se veut aussi une ethnographie de cette ville qui l'a hanté pendant son exil : ses lumières, ses odeurs, ses bruits, les petits métiers, les habitants, tout cela qui constitue la petite histoire inscrite au coeur de la grande. Dans ces mémoires le poète se livre plus qu'il ne l'a jamais fait, lui dont la poésie est comme une noix dont il faut casser la coquille.
    Le ton est juste, l'observation aiguë, la critique souvent acérée, humour et poésie le disputent à l'émotion.

  • Considéré comme un roman autobiographique en France et comme un essai aux États-Unis, Chassés de la lumière (No Name in the Street - les deux titres, le français aussi bien que l'anglais, sont extraits d'une citation du Livre de Job qui figure en exergue dans l'édition originale américaine) est un livre à part dans l'oeuvre de James Baldwin.
    Temporairement et géographiquement des faits lointains sont tissés ensemble, la question raciale est le fil rouge. Écrit, comme l'auteur tient à le noter à la fin du livre, entre New York-San Francisco- Hollywood-Istambul-Saint-Paul-de-Vence, entre 1967-1971, grâce au point de vue du voyageur, à la distance qu'il a pu prendre quant aux faits vécus et connus, ce livre tient un discours (aux tons parfois de prêche) intime et historique car Baldwin fait référence à son enfance et aux événements de la fin des années 60, notamment aux assassinats de Evers, Malcolm X et Martin Luther King, pour témoigner et dénoncer la violence et l'injustice qui naissent et grandissent dans la haine raciale. Traduit et paru en France aux éditions Stock dès 1972, année de la parution de l'édition anglaise et de l'édition américaine, ce livre reste d'une grande actualité, la question raciale continuant à être l'un des problèmes les plus importants et urgents dans le monde occidental.

  • En avril 1927, dans un entretien au journal Prager Presse Maïakovski déclara :
    « Ma plus récente passion est la littérature pour la jeunesse. Il est nécessaire de familiariser les enfants avec des notions nouvelles, avec une nouvelle approche des choses. Mon vif intérêt pour le sujet a récemment donné lieu à deux livres... » Quelques jours plus tôt, Maïakovski avait remis au Département de littérature pour la jeunesse du Gosizdat [Maison d'édition d'État fondée en mai 1919] le manuscrit de deux poèmes pour les enfants Le Cheval de feu et Tu lis et tu t'débines à Paris et en Chine. En mai de la même année, le poète évoqua de nouveau ces livres dans un entretien publié par le journal Epokha : « Je souhaite inspirer aux enfants quelques idées fondamentales sur la société. En procédant, bien sûr, avec toute la précaution requise.
    Je raconte notamment une petite histoire à propos d'un cheval à roulettes. Je saisis cette occasion pour expliquer aux enfants combien de personnes ont dû collaborer à la fabrication d'un tel cheval.
    Il y a par exemple un menuisier, un peintre, un tapissier. Ainsi, l'enfant se familiarise avec la nature sociale du travail. » Le Cheval de feu, superbement

  • Moi, le suprême

    Augusto Roa Bastos

    • Ypsilon
    • 7 Février 2020

    Moi, le Suprême évoque la figure historique de José Gaspar de Francia, dictateur du Paraguay de 1814 à 1840. Tyran pour les uns, père de la patrie pour les autres, ce despote éclairé influencé par les philosophes français dota son pays d'une agriculture, d'une industrie, d'une législation et d'une armée modernes. Il fut l'artisan de l'émancipation paraguayenne. Mais que le lecteur ne s'attende pas à trouver ici une biographie romancée ou un roman historique. Ce monument littéraire est un livre polyphonique, où le monologue du Suprême se ramifie, telle une constellation chorale, en de multiples voix : celle du tyran seul avec lui-même ou dictant ses écrits et ses délires mortels à son secrétaire Patiño ;
    Celle de ses opposants anonymes ou fantomatiques ; celle des mythes paraguayens enfouis mais vivants dans l'inconscient collectif. En même temps qu'il restitue la geste libératrice latinoaméricaine et dénonce la trahison dictatoriale du pouvoir, ce somptueux roman philosophique est une réflexion rarement égalée sur le langage littéraire. Parce qu'il bouleverse les règles du roman et de l'écriture, Moi, le Suprême demeure, parmi ce que l'on a appelé « les romans de la dictature », un chef-d'oeuvre absolu.
    Anecdote à rappeler : c'est l'automne 1967, à Londres, Carlos Fuentes (mexicain) et Mario Vargas Llosa (péruvien) se rencontrent pour élaborer un projet littéraire commercial & inhabituel : convoquer tous les écrivains sud-américains à la mode pour qu'ils écrivent sur leur « tyran national préféré », leur textes seront receuillis en un volume chez Gallimard. Si le projet n'a finalement pas abouti car il a été impossible de coordonner les agendas des différents auteurs, trois d'entre eux ont composé sur ce thème trois romans majeurs de la littérature sud-américaine :
    Le recours de la méthode de Carpentier, L'automne du patriarche de García Márquez, et Moi, le Suprême d'Augusto Roa Bastos - le roman le plus brillant qui ait été jamais écrit sur un caudillo.

  • Jour de fête

    Waldo Frank

    • Ypsilon
    • 17 Mai 2019

    Jour de fête est le récit d'une journée dans une petite ville du Sud des États-Unis dans les années 1920. Ces vingt-quatre heures, du crépuscule au crépuscule, se déroulent entre le bord de mer et la colline, le quartier des Blancs et celui des Noirs. Dans un style expérimental, le flux de conscience des deux personnages principaux, un contremaître noir et sa patronne blanche, s'entremêle aux dialogues banals et fervents des deux côtés de cette ville ségréguée au paysage peint de couleurs fauves. Le pêché originel ainsi que le meurtre originaire sont prédits et inéluctablement perpétrés. Roman jumeau de Canne de Jean Toomer, Jour de fête est publié la même année, en 1923, chez le même éditeur moderniste new-yorkais Boni & Liveright. Les deux livres sont écrits parallèlement, presque « ensemble », puisqu'ils voient le jour pendant et après le voyage dans le Sud des États-Unis que les deux auteurs, et grands amis - Waldo Frank et Jean Toomer - firent ensemble pour mieux comprendre les relations humaines dans la société américaine violemment divisée par la question raciale.

  • Poème révolutionnaire, il le fut et le reste. Fondateur de la poésie contemporaine, il fut considéré à l'époque comme «l'oeuvre d'un fou». Aujourd'hui connu partout et de tout le monde il n'en reste pas moins extraordinaire surtout quand on l'a enfin entre ses mains dans «la plus belle édition du monde».
    Notre édition se veut la meilleure édition de cette oeuvre audacieuse. Voilà pourquoi : nous publions Un coup de Dés d'après les épreuves - corrigées par Mallarmé - de l'édition définitive qui devait paraître chez Ambroise Vollard c'està- dire en respectant le choix du format et des caractères fixé tout comme celui des illustrations d'Odilon Redon. Le marchand d'art et éditeur Ambroise Vollard dès 1896 se dit «disposé à faire pour ce livre tous les frais nécessaires pour avoir la plus belle édition du monde», malheureusement la mort soudaine de Mallarmé en 1898 interrompt ce projet.
    Ce n'est alors qu'en 1914 que paraît la première édition du poème en volume et chez Gallimard. Or cette édition dite originale (toujours réimprimée depuis) ne respecte pas le projet initial. Son format n'est pas conforme à celui voulu par Mallarmé (c'est un grand format mais plus petit que celui des épreuves), l'emploi de caractères elzéviriens (Garamont) contredit le choix de Mallarmé de composer le texte en Didot (caractère «monumental et impersonnel») et les illustrations de Redon sont ignorées, nous sommes les premiers à les avoir publiées. L'impression soignée sur un très beau papier (dont le 5% de coton lui confère une douceur introuvable ailleurs) font de ce livre un objet rare et précieux.
    Cette nouvelle édition de notre Coup de Dés est accompagné d'un «prière d'insérer», un grand feuillet imprimé recto-verso même format et même papier que celui du livre, où l'on peut lire - pour mieux comprendre la différence et l'importance de cette édition par rapport à celle de chez Gallimard - une «Brève histoire de l'édition Vollard du Dé».

  • Les mangeurs de sel

    Toni Cade Bambara

    • Ypsilon
    • 9 Novembre 2018

    Velma, assise sur un tabouret d'hôpital, est au chevet de Minnie la guérisseuse. Elle s'interroge sur les Noirs qui vivent dans le sud de la Géorgie, sur la politique, la poétique et la métaphysique. Une épopée tribale et tragi-comique, surnaturelle et terriblement concrète.

  • De 1948 à 1952, époque de guerre civile puis de répression, Yannis Ritsos est déporté pour ses convictions politiques dans les îles de Limnos, Makronissos puis Aï-Stratis, en même temps que toute une génération qui y fut emprisonnée, torturée, exécutée. Mais il écrit toujours, secrètement. Les poèmes sont enfermés dans des bouteilles et enfouis dans la terre. En avril 1967, de retour d'un voyage à Cuba, il est de nouveau déporté, sous la Junte des colonels, dans les îles de Yaros et Léros, puis placé en résidence surveillée à Samos, jusqu'en 1972. Il y écrira plusieurs séries de poèmes, toujours en cachette. Les poèmes de Pierres Répétitions Grilles sont écrits en 1968-69, lors de cette seconde déportation, et publié 1972 (à l'occasion d'un léger relâchement démocratique).
    Durant ses deux expériences de déportation, Ritsos s'est employé à écrire des poèmes qu'on peut dire de témoignage.
    Mais près de vingt années séparent les deux situations, et les poèmes diffèrent par l'appréhension du vécu et par l'écriture ; les premiers (Journal de déportation) témoignaient plus frontalement de l'expérience, tandis que les seconds, « une longue suite de paraboles concises, énigmatiques, d'allégories furtives écrites au plus noir des heures vécues », font preuve d'une certaine distance, malgré une évidente prise sur l'événement que reflètent notamment la datation systématique et certains détails très précis.
    Tout cela fait de ce recueil un des chefs d'oeuvre méconnus de Ritsos, et un des préférés du poète lui-même.
    Nous avons ajouté un corpus conséquent de notes à la partie intitulée « Répétitions », car les références à des textes de l'Antiquité grecque, mythologique et historique, sont importantes allant parfois jusqu'à incorporer des passages entiers dans le poème.

  • Canne

    Jean Toomer

    • Ypsilon
    • 18 Octobre 2016

    La publication de Canne - irréfutable, convaincant, puissant et captivant mélange troublant et envoûtant de fiction, poésie et théâtre liés formellement et thématiquement par des leitmotivs - fait de Toomer, pratiquement du jour au lendemain, un écrivain reconnu dans les deux branches du modernisme américain : les écrivains et critiques de The New Critics et de la Lost Generation (Hemingway and Gertrude Stein pour la prose, Pound et Eliot pour la poésie), et ceux du mouvement The New Negro ou de la Renaissance de Harlem (Zora Neale Hurston, Claude McKay, Richard Wright, Countee Cullen, Langston Hughes and Wallace Thurman).
    Toomer est une figure importante, admirée et influente dans ces deux articulations du modernisme américain, qui ont atteint leur apogée dans les années 1920.
    Canne est un roman symphonique dans lequel Jean Toomer fait chanter tout ensemble la terre et le peuple noir de Géorgie, les rues et les habitants des quartiers noirs de Washington, entre le crépuscule et l'aurore sentir la terreur et l'habitude du vivre ensemble séparés des Noirs et des Blancs.
    Composé de trois parties, on est d'abord dans le Sud rural puis dans le Nord urbain ; enfin avec Kabnis, le personnage principal de la dernière partie, peut-être alter ego de Jean Toomer lui-même, dans un moment de la vie d'un idéaliste venu du Nord dans le Sud...
    Publié en 1923 aux États-Unis, Canne connut un succès immédiat et influença toute la nouvelle littérature noire américaine. À partir de 1969 toute l'oeuvre de Jean Toomer fut rééditée et continue à l'être. Son chefd'oeuvre, Canne, est désormais considéré comme un Modern Classic de la littérature américaine et la référence incontournable de tous et des plus grands écrivains noirs américains, de James Baldwin à Toni Morrison...
    Encore inconnu en France, le charme de ce «livre éternel» n'en sera pas moins un uppercut pour tous les lecteurs.

  • Dans ce livre d'un genre inconnu, l'auteur nous invite à une réflexion sur la poésie par une méditation sur la traduction, à partir d'un poème de quatre vers vieux de 1200 ans, en nous introduisant au chinois classique via l'anglais, le français et l'espagnol. Eliot Weinberger présente 19 traductions différentes du même poème chinois : "L'enclos aux cerfs", écrit au VIIème siècle par Wang Wei, le grand poète et calligraphe bouddhiste de l'époque de la dynastie Tang.
    Eliot Weinberger effectue une lecture minutieuse de chacune des traductions de ce poème et pose la question essentielle suivante : "Que se passe-t-il lorsqu'un poème, autrefois chinois et qui est toujours chinois, devient un poème anglais, espagnol, français ? " Quelle est la différence entre une traduction réalisée en 1919 et une autre en 1979 ? Dans un style de prose poétique documentaire, propre à l'auteur, Weinberger cherche à établir une historicité des traductions, dans le but de montrer qu'il en existe une infinité possible et non une seule ; et qu'un poème de quatre lignes, peut contenir des variations infinies de sens.
    "La grande poésie vit dans un état de perpétuelle transformation, de perpétuelle traduction : le poème meurt quand il n'a plus d'endroit où aller". L'exemple d'Octavio Paz, dont la traduction de ce poème a été source de spéculations et introspections, aussi bien que l'expérience d'Ezra Pound, qui reconnut dans "la matière vivante [et] la force du poème chinois - ce qu'il appela une "nouveauté qui reste une nouveauté" à travers les siècles", servent à Weinberger pour faire oeuvre de démystification.
    Avec finesse et humour, érudition et ironie, il soulève un grand nombre de questions au sujet des difficultés (plus ou moins présumées) de la traduction de la poésie, en démasquant les tics et les lapsus des traducteurs, et surtout en montrant l'unicité et nouveauté perpétuellement changeante de tout poème.

  • Feu!! Harlem 1926

    Collectif

    • Ypsilon
    • 10 Avril 2017

    La revue Fire!! / Feu!! est l'une des premières et des plus importantes, certainement la plus radicale, des revues africaine-américaines des folles années 1920. Elle a été conçue par un groupe de sept jeunes écrivains et artistes*, qui joueront un rôle essentiel dans le mouvement de la Renaissance Noire ou Renaissance de Harlem. Parmi eux, pour citer les noms les plus connus en France, il y a les écrivains Langston Hughes ou Zora Neale Hurston (auteurs incontournables pour des écrivains américains comme James Baldwin et Toni Morrison). Le but du collectif était de pouvoir exprimer l'expérience africaine-américaine dans un style nouveau, moderne et réaliste, par les moyens de la littérature et de l'art. En novembre 1926 paraît le premier, et le seul, numéro de la revue Fire!! qui marqua l'époque et les générations futures d'artistes et écrivains.
    Des nouvelles, des poèmes, une pièce de théâtre, un bref essai, un article de critiques, des dessins, le recueil est bref et composite, tous travaillent les couleurs et les sons, leur trait et leur discours, à vif, dans un nouveau langage expérimental et intimement expérimenté. La vie, les âmes et les corps, du peuple noir sont rendues telles qu'on ne l'avait jamais osé raconter peindre représenter, les tabous sont levés, on ne regarde pas le monde autour de soi à travers le filtre blanc bourgeois, la prostitution existe, l'homosexualité existe, la violence et l'alcool, la musique et la danse, l'amitié et l'amour, l'art et la littérature, existent, c'est la vie aux États-Unis, vue depuis Harlem la capitale de la culture noire dans les folles années 1920.
    Notre édition française reprend fidèlement l'édition originale afin de la restituer dans toute la force de sa forme et de son contenu.

  • Fables de la dictature est le tout premier livre publié par Leonardo Sciascia, en 1950. Il est composé de 27 brefs textes poétiques, fables à la manière d'Esope, avec une morale, dont les protagonistes sont des animaux. Plusieurs de ces textes avaient paru dans la même revue où Sciascia avait signé la nécrologie de George Orwell intitulée « Bien avant 1984 est mort George Orwell » (les fables de Sciascia font penser terrriblement à La Ferme des animaux d'Orwell).
    À sa parution, Fables de la dictature est salué par Pier Paolo Pasolini qui en fait la recension dans le journal La Libertà d'Italia (cet article de Pasolini figure à la fin de notre volume). Comme le notait le traducteur Jean Noël Schifano dans le numéro de la revue L'Arc (1979) consacré à Sciascia : «Dans une Italie libérée depuis peu du fascisme à visage découvert, dans une feuille qui porte en son titre le mot «liberté», les deux écrivains italiens les plus libres des derniers lustres de ce siècle se rencontraient pour la première fois. Depuis cet article, si fin, si clairvoyant, si divinatoire, dirais-je, les deux «hérétiques» ne se sont plus quittés au cours de leur cheminement parallèle, pour, l'art au poing, témoigner. Donnant conscience et dignité et ferveur à la partie la meilleure d'une Italie plus pourrie que jamais dans sa classe dirigeante; donnant au monde l'exemple, rare aujourd'hui, de deux têtes libres.» Ces fables, d'une finesse acérée, sont des allégories transparentes et pointues qui dénoncent les horreurs de la dictature fasciste, qui était tombée depuis peu, et de toutes les dictatures et tyrannies, avec leur types et archétypes sinistres et grotesques. D'une actualité terrifiante.

  • Ekoué-Yamba-Ó

    Alejo Carpentier

    • Ypsilon
    • 20 Octobre 2017

    Ekoué-Yamba-Ó est un livre magique. Il annonce la théorie du réel merveilleux chère à Carpentier. C'est le premier livre d'Alejo Carpentier écrit en quelques jours, en 1927, dans la prison de La Havane où il était détenu pour motifs politiques. C'est un «roman afro-cubain», un roman d'apprentissage et d'initiation. C'est un roman conciliant les contraires : nationaliste et d'avant-garde («difficile propos, car tout nationalisme repose sur le culte d'une tradition et le «mouvement d'avant-garde» signifiait forcement une rupture avec la tradition»). C'est l'histoire de Menegildo en trois partie : Enfance, Adolescence, Ville. Sa naissance à côté de l'usine à sucre, son adolescence à côté des communautés haïtienne et jamaïquaine, son départ violent pour la ville avec la femme qui ne pouvait qu'être la sienne, la prison, et partout la magie, ses rituels, ses idées et ses gestes.
    Publié en 1933, en Espagne, il faudra attendre qu'une «exécrable» édition pirate paraisse en 1968, pour que son auteur décide de le donner à rééditer en le faisant précéder d'un prologue qui l'explique et le situe, superbe texte rétrospectif. On est en 1977.
    Aujourd'hui, 40 ans après, cette mise en scène de la société afrocubaine, de ses rituels et de la question de son identité culturelle, est encore fascinante et problématique.
    On ajoute, à la suite du roman, un article plus anthropologique mais sur les mêmes thèmes et de la même époque, qui Carpentier a écrit en français, «Lettre des Antilles», et publié dans la revue Bifur en 1929.

  • Les onze récits de ce recueil se suivent comme des ricochets à la surface de l'eau. Entre autobiographie et fiction, au croisement du souvenir et de la légende, les chocs de l'enfance résonnent sous une plume adulte, éclatent aux yeux du lecteur.
    C'est la plume de Michele Mari qui met au centre de ce recueil l'histoire et son commencement inimitable : « il était une fois huit écrivains qui étaient un seul même écrivain ». Cet écrivain qui est au fond celui que nous sommes en train de lire, qui nous dit que pour le lire il faut avoir lu tous les autres, se souvenir de tous, tous les confondre ou plus simplement qu'en le lisant, nous lisons Michele Mari. Nous lisons tous ses auteurs préférés, nous retrouvons toutes ses lectures et avec elles non seulement les personnages, les styles, les histoires, les époques, mais les sensations, les émotions, les pensées, les images qu'elles ont suscitées en lui et qui in fine continuent en nous. D'un style complexe et raffiné, l'écriture de Michele Mari intrigue et conquière le lecteur qui se laisse emberlificoter par son élégance érudite et touchante. Par l'importance essentielle donnée à l'expérience de la lecture, ce livre entre entièrement dans notre collection fragile dédiée aux auteurs contemporains qui avant d'écrire ont su lire.

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