Littérature traduite

  • Le paradigme hégélien de la reconnaissance, admirablement critiqué par Fanon dans l'oeuvre phare à laquelle ce livre de rend hommage, est aujourd'hui évoqué sous sa forme libérale dans les débats entourant l'autodétermination des peuples autochtones d'Amérique du Nord. Politologue et militant, membre de la nation Dené du Nord-Ouest du Canada, l'auteur reprend ici la critique fanonienne et démontre en quoi cette reconnaissance ne fait que consolider la domination colonialiste. Il appelle à redéployer les pratiques culturelles autochtones sur la base de l'autodétermination, seule voie vers le décolonisation. Penseur marxiste, Coulthard signe ici un véritable traité de lutte décoloniale et anticapitaliste.

  • On peut qualifier d'impérial un mode de vie et de production fondé sur l'exploitation de la nature et de travailleurs de partout dans le monde ainsi que sur l'externalisation des conséquences sociales et écologiques de cette exploitation. Perçu comme une normalité, le mode de vie impérial repose sur la destruction et nécessite un «ailleurs». Les habitants de cet ailleurs, les «autres», sont tenus de s'abstenir d'en réclamer leur part. Brand et Wissen cherchent à comprendre pourquoi cette normalité apparente correspond à une époque où les problèmes et les crises s'intensifient et se chevauchent et affirment la nécessité de mettre en oeuvre des solutions de rechange radicales.

  • L'égoïsme est généralement vu comme le moteur de la théorie de l'économie libérale, mais le philosophe deleuzien Brian Massumi suggère que le néolibéralisme est plutôt ancré dans des interactions complexes entre raison et affects. Il démontre que les tendances affectives des individus résonnent entre elles à des niveaux infra-individuels et transindividuels. Les manifestations de cette dimension inconsciente des événements sociaux et politiques contredisent l'équation traditionnelle qui lie les émotions à l'irrationnel. S'inspirant de David Hume, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Niklas Luhman et de l'étude de l'inconscient, Massumi nous invite à repenser la relation entre le choix rationnels et l'affect, et à réévaluer le rôle de la compassion dans les questions politiques et économiques.

  • Feenberg réfute à la fois optimismes béats et pessimismes grincheux et montre les possibilités d'une technique différente qui ne progresse pas sur les chemins ouverts et bien entretenus par le pouvoir économique. Il explore notamment deux exemples d'interventions démocratiques dans la technique: le rôle fondamental de l'utilisateur dans l'élaboration d'Internet, et l'alliance entre la science et la contestation politique dans le mouvement écologiste. Il emprunte aux grands penseurs de la modernité des outils critiques qui viennent étayer ce plaidoyer pour une démocratie plus que formelle où la technique n'aurait pas le dernier rôle. L'extension progressive de la démocratie dans la sphère technique est, selon Feenberg, l'un de grands bouleversements politiques de notre époque.

  • Le jeune Marx appelait à une « réalisation de la philosophie » par la révolution. Celle-ci est ipso facto devenue un concept central du marxisme, ce que Lukács et l'École de Francfort ont approfondi chacun dans sa perspective. Ces penseurs ont fait valoir que les problèmes philosophiques fondamentaux sont, en réalité, des problèmes sociaux, mais conçus de manière abstraite.

    Philosophie de la praxis retrace l'évolution de cette proposition importante dans les écrits de Marx, Lukács, Adorno et Marcuse. Il en ressort que ce thème non seulement doit rester central dans les débats entourant la théorie marxiste, la philosophie continentale et la technique, mais offre un angle fécond pour aborder la crise de la rationalité actuelle, que l'on a par trop négligée.

  • Il semble évident de nos jours que l'hégémonie américaine ne compte pas s'affirmer par la construction d'un empire colonial. Pourtant, la puissance militaire des Etats-Unis est la plus importante et la plus redoutable que le monde ait jamais connue. Comment expliquer ce paradoxe ? En rappelant l'histoire des grands empires (britannique, chinois, espagnol, etc), qui furent à la fois des empires territoriaux et commerciaux, Ellen Meiksins Wood montre la nature singulière de l'impérialisme américain qui, lui, ne repose pas sur les conquêtes territoriales. Son projet, rendu possible par le capitalisme, est celui d'une domination économique mondialisée, administrée localement par des Etats souverains, mais protégée par la puissance militaire des Etats-Unis. L' "empire du capital", explique la politologue, débouche ainsi sur ce paradoxe: tout indifférent qu'il soit à la conquête du monde, il a mis en place la monstrueuse machinerie militaire américaine, dont l'existence est d'autant plus troublante qu'elle est sans objet déterminé.

  • Ellen Meskins Wood propose une exploration originale des idées politiques occidentales de l'Antiquité classique aux Moyen Âge. Par le prisme de l'histoire sociale, l'auteure montre que les grands penseurs, comme Platon, Aristote ou Thomas d'Aquin, ont été des personnes engagées dans les luttes et les problèmes de leurs époques. Elle rappelle le contexte et les conflits sociaux qui ont contribué à l'apparition des théories politiques de notre civilisation - par exemple, la tragédie grecque, le droit romain ou la théologie chrétienne - , sans pour autant renoncer à comprendre leur originalité et leur valeur intrinsèque. Loin d'être une analyse abstraite, cet ouvrage propose une histoire « à hauteur d'homme » des idées qui ont façonné notre monde contemporain.

  • Depuis 1967, c'est la seconde qui est l'unité de base du temps social contemporain. Dissocié des mouvements célestes, le temps atomique globalisé sur lequel reposent entre autres les infrastructures militaires, la finance globalisée, les structures politiques et les réseaux de communication correspond à un nombre précis de périodes de radiations de l'atome de césium 133.

  • Liberté et propriété retrace l'histoire sociale de la pensée politique de la modernité. Sondant les grands moments politiques de cette période (la cité-État de la Renaissance, la Réforme, les empires espagnols et néerlandais, l'absolutisme français et la Révolution anglaise), Ellen Meiksins Wood pense ensemble la naissance de l'État moderne et la formation du capitalisme.

  • L'originalité de la réflexion de Bill Readings sur l'Université se situe dans le rapprochement qu'il opère entrele rôle de celle-ci et la protection de la culture nationale assurée par l'État-nation. Dans le contexte du déclin de celui-ci, les universités deviennent de grandes entreprises multinationales et le discours de "l'excellence" se substitue à l'idée de culture. L'Université de l'Excellence est régie par les dynamiques du marché et ses dirigeants aspirent davantage à accroître leurs marges de profits qu'à transmettre le savoir.
    Readings propose de penser l'Université hors des diktats de la technocratie sans pour autant tomber dans la nostalgie romantique d'une institution en ruines. Ce livre est un appel passionné à la formation d'une nouvelle communauté de penseurs.

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