Corti

  • Cole Swensen est reconnaissable à plus d'un titre, elle s'est en effet forgé un style que l'on retrouve dans ce nouveau livre, le quatrième publié chez Corti, affiné en ses divers aspects.
    Elle compose des livres et non des recueils. Ils traitent un domaine, un thème ou une période de notre histoire ; ils le questionnent en poésie. Ce livre-ci envisage la pratique de la marche à pied, plus précisément le rapport qu'entretiennent la marche et l'écriture.
    Le livre convoque un ensemble d'écrivains promeneurs. Tous impénitents marcheurs, ils ne forment pas pour autant un groupe, plutôt une escouade d'éclaireurs, souvent solitaires ; car il s'agit d'abord de montrer qu'écrire procède d'une stricte ambulation personnelle qui peut se résumer à : dis-moi comment tu marches, je te dirai ce que tu écris. La richesse du livre apparaît ainsi, au gré des promeneurs accompagnés ;
    L'écriture de Swensen va en éprouver les façons et absorber chaque fois quelque chose de la spécificité de l'élu pérégrinant.
    Si c'est un livre de marches, c'est donc aussi un livre de paysages ; mais fabriqués par l'écriture qui rappelle chaque promeneur dans ses motifs. Ainsi visite-t-on - et nous revoyons aussi - les campagnes de George Sand, les longues solitudes de Thoreau près de son étang, les inquiétudes citadines de Virginia Woolf, l'allégresse et le constant quivive de Robert Walser, les longues courses, aux écarts enchevêtrés de G.W. Sebald.
    Ainsi, pas à pas, sommes-nous emmenés dans le sillage de quelques grands arpenteurs, sous la houlette de leurs manies pédestres, à la découverte d'une écriture nourrie d'exemples et abreuvée de paysages. Vers, phrases et monde ainsi multipliés par cet exercice basique et si changeant qui toujours enracine le globe-trotter « dans son lieu et sa formule ».

  • Mary Oppen (1908-1990) était l'épouse de George Oppen (dont l'oeuvre est également publiée chez Corti), célèbre poète américain dit « objectiviste », du nom du groupe en réalité assez flou qu'il forma avec deux autres poètes, Louis Zukofsky et Charles Reznikoff.
    Mary fut à la fois une activiste, une photographe, une poète et une auteure. Elle rencontra George Oppen en 1926 alors qu'ils étaient tous deux étudiants. C'est le coup de foudre entre ces deux jeunes gens qui aspirent à s'affranchir de leur milieu respectif : Mary, d'origine chrétienne, rêve depuis le plus jeune âge de s'échapper des petites villes où l'on n'ambitionne pas de s'élever culturellement ni de partir à la découverte du vaste monde ; George, lui, cherche à se libérer d'une famille juive qui entend lui dicter un mode de vie dont il ne veut pas - son père est un diamantaire de San Francisco dont la fortune lui a permis d'investir dans des salles de cinéma, et qui aimerait tant que son fils reprenne ses affaires.
    Dès lors, Mary et George partageront tout - et disons-le - l'oeuvre de Mary Oppen n'est pas celle d'une femme effacée qui serait restée dans l'ombre de son grand homme. De tous points de vue, George et Mary seront complices jusqu'au bout.
    Cela nous vaut le beau récit d'une équipée sur un petit voilier, partant de Détroit, pour rejoindre le cours de l'Hudson via le canal de l'Érié, jusqu'à New York. Puis ce sera le séjour en France (1929-1932), au Beausset, dans le Var, région qu'ils parcourent dans un cabriolet auquel est attelé le fringant Pom-Pon, et où ils créeront, en association avec Louis Zukofsky, resté aux États-Unis, une petite maison d'édition, To Publishers.
    Ce qui est admirable dans cette autobiographie de la première partie de leur vie, c'est qu'elle rend palpable et charnelle l'histoire de cette période en même temps qu'elle entremêle les destins de leurs amis et la naissance d'une vocation.

  • Way

    Leslie Scalapino

    Leslie Scalapino (1944-2010), poète, essayiste américaine est le plus souvent associée aux Language Poets aux États-Unis, bien que son travail ait également été profondément influencé par les Beat Poets et la pensée bouddhiste.
    Ses liens avec les traditions modernistes radicales, traversant les contextes d'écriture de la langue et son engagement pour une « rébellion conceptuelle continuelle » mis en évidence dans ses premières oeuvres ont placé Scalapino au coeur d'une avant-garde américaine. Son écriture défie les genres, repousse les limites mêmes du concept de perception du lecteur, souhaitant inviter quiconque à une expérience entièrement nouvelle non seulement de la lecture, mais d'une vision du monde.
    Scalapino considérait Way comme un livre fondateur, une articulation présentant sa compréhension de la nature de chaque relation - à soi-même, aux autres, à notre environnement social et politique. Way (1988) paraît après Considérer à quel point la musique est exagérée (1982) et alors qu'ils étaient à la plage (1985), les trois ouvrages étant publiés par North Point Press à San Francisco. Cette succession de livres impose Leslie Scalapino comme une voix importante dans la littérature américaine. Way a reçu de nombreux prix dont le American Book Award, le Poetry Center Award.
    Way, publié en 1988, est un long poème profondément politique ; une étude à proposde l'ensemble des relations en constante évolution qui composent notre monde social et matériel. Sa proposition selon laquelle chaque relation est un exemple de transformation réciproque exige de reconsidérer nos propres subjectivités et concepts traitant de la nature de la réalité.

  • Peter Gizzi, né en 1959, dans le Michigan, est poète, essayiste, éditeur et professeur de littérature américaine (University of Massachussetts Amherst). Il a publié huit livres de poésie, qui, tous, ont été remarqué par la critique outre-atlantique. Avec le présent recueil, Archeophonics, le troisième que nous publions, après Externationale et Chansons du seuil, nous avons pour ambition de poursuivre, dans le cadre de notre collection La Série Américaine, exclusivement consacrée aux poètes améri- cains, une politique d'auteur pour cette voix contemporaine novatrice.

    Archéophonies est un titre qui ne fait pas mystère de son contenu.
    Il s'agira de voix (phonies) et il s'agira de choses qui sont sous le sol et qu'on trou- vera si on creuse (archéo) : morts, fantômes, souvenirs d'enfance et d'une langue qui chantait des berceuses aux « rythmes naïfs » (pour citer Rimbaud qu'un des poèmes place en épigraphe). Mais aussi souvenirs d'amours ratées ou d'une ado- lescence parfois compliquée. Dans un des poèmes le narrateur à genoux sur le sol, « dégueu et défoncé », pourrait ressembler comme un frère au poète Peter Gizzi qui a, de son propre aveu, abu- sé de substance dans sa jeunesse. S. B.

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