Patricia Farazzi

  • Le suicide de Carlo Michelstaedter le 17 octobre 1910 à l'âge 23 ans, le jour même de l'achèvement de son livre, La Persuasion et la rhétorique , reste profondément énigmatique.
    Quelle est cette « guerre aux mots avec les mots », selon l'incipit de son livre, qu'il a livrée et qui lui fut fatale ? Dans ce court texte, ironique et profond, le face à face imaginaire entre Michelstaedter et Aristote indique une piste. Le crime parfait aurait été commis par le langage empoisonné par la rhétorique, qui prend naissance avec le système aristotélicien et se déploiera 24 siècles durant jusqu'à parvenir à son comble avec la Langue du Troisième Reich , dont furent victimes tous les membres de la famille de Michelstaedter et dont celui-ci décrit prophétiquement dans son livre les mécanismes funestes.

  • Le bestiaire de Franz Kafka est peuplé d'animaux en tous genres, d'où émerge la figure de « Joséphine cantatrice et le peuple des souris », qui constitue sans doute l'une de ses plus extraordinaires nouvelles courtes. « Bien des années plus tard » et à l'époque des souris de laboratoire, la rencontre entre l'auteur (Franz K.) et son personnage (Jospéhine) qui est au coeur de la parabole d'Un animal d'expérience, est l'occasion d'une réflexion sur la condition animale où Franz croise l'oiseau à qui l'on a greffé des mains, le demi-loup génétiquement modifié et dont la manipulation a échoué, et arpente le T errain où sont parqués les animaux d'expérience et autres zybrides, fruits de la folie des hommes, avant que Joséphine ne déploie sa cape et...

  • D'un noir illimité est le roman d'une époque des amitiés extrêmes, de l'explosion d'une violence jusqu'alors contenue, de la construction d'un monde à coups de destructions.
    Dans cette histoire entre Arthur, Nell, Sam, Dita et quelques autres, que reste-t-il, près de 40 ans plus tard, de ces «années 70» qu'on croyait de 'liberté', alors que chacun, à sa manière, s'est tenu radicalement à l'écart du spectacle des apparences? Quelle place accorde-t-on dans ce monde d'aujourd'hui à ces ironiques intempestifs que la vie a dispersés? Quel regard portent-ils sur une jeunesse qui a repris toute leur panoplie, sans leurs espérances ? Ne sont-ils pas condamnés, comme Arthur le saxophoniste devenu aveugle, à la Vie des termites, dans quelque «trou des Buttes Chaumont»?

  • Fragmentation Nouv.

  • La vie obscure

    Patricia Farazzi

    • Eclat
    • 1 Septembre 1999

    C'est à l'ombre de Carlo Michelstaedter que viennent s'abriter les personnages de La vie obscure, désormais inséparables d'une oeuvre qui, à l'aube du siècle du Grand-Nombre, interrogeait : " L'individu, où est-il ? " Et cet individu broyé se reconstruit ici à travers les dessins de silhouettes d'une femme qui peint, la réflexion intempestive d'une jeune fille de retour dans une ville, l'ironie inquiète d'une ombre philosophique.

  • Si la très jeune danseuse contorsionniste hante l'art et la peinture, depuis les descriptions priapiques de saint Augustin, c'est au coeur du XIXe siècle que Salomé entre de plein pied et en grande pompe dans la littérature, avec l'Hérodias de Flaubert, suivi par Huysmans, avant qu'à son tour Jules Laforgue s'en mêle et qu'Apollinaire, enfin, ferme le bal au début du nouveau siècle. Sont rassemblées ici quatre Salomé, auxquelles s'ajoutent deux textes de Gustave Moreau sur ces propres tableaux, qui laisse voir le mythe entier d'une fillette aux prises avec le pouvoir et la cruauté. Le volume est enrichi d'un cahier d'images en couleurs, présentant quelques Salomé parmi les milliers existantes, depuis la mosaïque de Saint Marc, jusqu'aux mangas japonais. Préface de Patricia Farazzi

  • L'oeuvre - comme la vie - d'Avrom Sutzkever est exemplaire à plus d'un titre. Elle traverse le siècle et porte l'espoir paradoxal de la poésie qui, en plusieurs occasions, lui a littéralement sauvé la vie, quand, ayant dû traverser un champ de mines sous la neige dans la forêt de Narotch, il a accordé ses pas au rythme d'un poème récité à voix basse. C'est également avec la poésie qu'il affrontera la ville secrète des égouts de Wilno et la mort d'un enfant, et c'est avec la poésie qu'il renaîtra sur la terre spirituelle de sa langue, le yiddish, flammèche vacillante sur une bougie orpheline, qu'il gardera vissée au corps. Figurent dans cette anthologie des poèmes de tous ses ouvrages publiés, depuis Sibérie (1936) jusqu'à Murs effondrés (1996), et si une partie importante est consacrée à l'écriture quotidienne du ghetto et de sa résistance, l'ensemble de près de 400 poèmes en vers et prose, extraits de 22 recueils, résonne au-delà de la seule réalité politique à laquelle Sutzkever fut confronté. On peut parler alors d'un véritable engagement poétique visant à garder mémoire des visages et des mots de ceux que la barbarie a voulu effacer, les inscrivant en lettres plus éternelles que le temps dans le livre de la vie.

  • Le Livre de Coutumes de Shimon Guenzburg, paru à Venise en 1593 et traduit par Jean Baumgarten (Des coutumes qui font vivre, L'éclat, 2021) a révélé un personnage haut en couleur qui contribua, grâce au livre, à ce que le judaïsme survive à l'exil et aux persécutions. Qu'est-ce qui fait qu'au moment du plus grand danger des individus se consacrent à coucher sur le papier les us et les coutumes d'une communauté qui risque de disparaître ? On ne sait presque rien de ce Shimon Guenzburg, mais son action est d'importance.
    Comment la raconter ? L'imaginaire vient alors supplanter l'Histoire, comme "la coutume efface la Loi". Sous la forme d'une correspondance entre l'éditeur typographe et la jeune vénitienne, Tirzah Adelkind, bien curieuse de son monde et de son temps, Patricia Farazzi et Jean Baumgarten font revivre ce qu'a pu être cette amitié par les livres dans le ghetto de Venise au XVIe siècle.

  • Ces Lettres ont été écrites au printemps 2020 avant et pendant le confinement. Elles ont été échangées d'une bicoque à l'autre distantes de quelques centaines de mètres sur un chemin de pierres.
    L'idée de cette correspondance entre deux personnes qui vivent ensemble depuis plus de 40 ans nous est venue après plus d'une année passée à l'écart de bien des choses pour concentrer notre attention sur les souvenirs et les amitiés lointaines qui nous ont accompagné tout le temps de ce confinement volontaire, et qui nous a semblé le frein d'urgence indispensable à l'usage que nous pensions faire de nos vies. Les événements nous ont rejoints dans cet isolement et l'ont rendu contraint, si bien que les lettres ont pris aussi un autre tour, sans pour autant nous détourner de notre projet de départ.

  • En électronique la bande passante désigne le volume d'informations transporté d'un point à un autre en une seconde. À travers les lettres électroniques d'une mère et son fils, deux écritures et deux générations se répondent comme en un cadavre exquis. Les lettres parlent de l'éloignement réel et de la proximité fictive, des images démultipliées qui se substituent à la réalité des choses ou des amitiés comptabilisées qui constituent le spectacle de notre société concentré désormais dans un écran 5 pouces. Comme les bandes passantes d'une transmission électronique dont la qualité dépend du bruit qui les perturbe ou les enrichit, les lettres parlent du monde alentour et des aspirations et souvenirs intimes ou littéraires d'un monde ancien qu'a balayé le nouvel ordre électronique mondial.

  • Photographe du détail et l'infiniment petit, Elina échappe par hasard à un attentat qui soufflera l'immeuble où elle habitait à Tel-Aviv.
    La vie sauve, elle perd pourtant le fil d'une existence qui l'avait menée jusqu'au seuil ultime de cette Méditerranée problématique. Personnages, lieux, époques se juxtaposent dans sa mémoire comme les îles d'un archipel vertical dont elle photographie les contours. La ville devient alors le personnage central autour duquel gravitent un poète qui porte encore le deuil d'une fille disparue, un médecin, fils d'un juif allemand et d'une Arabe de Haifa, une jeune colombienne rencontrée dans un bar ou les souvenirs d'amis disparus.

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