David Lapoujade

  • La SF est créatrice de mondes, mais les mondes créés par Philip K. Dick ont la particularité de s'effondrer très vite. Cela vaut pour le monde réel comme pour les mondes artificiels. D'ailleurs est-il encore possible de les distinguer les uns des autres ? Qu'est-ce qui nous assure que nous n'évoluons pas dans des mondes faux, aussi artificiels qu'un parc d'attraction - avec entrée payante ? Et si ces mondes sont créés de toutes pièces, qui en contrôle les apparences ? À qui appartiennent-ils ? Dans quel but sont-ils produits ? En nous bombardant de réalités artificielles, ne cherche-t-on pas à nous voler le monde - et notre rapport au monde ? Si tel est le cas, comment lutter contre ces entreprises de dépossession ?

  • La philosophie de Deleuze se présente comme une sorte d'encyclopédie des mouvements aberrants. Ce sont les figures déformés de Francis Bacon, les non-sens de Lewis Carroll, les processus schizophréniques de l'inconscient, la fêlure de la pensée, la ligne de fuite des nomades à travers l'Histoire, bref toutes les forces qui traversent la vie et la pensée. Mais le plus important, c'est de dégager les logiques irrationnelles de ces mouvements. C'est l'une des grandes nouveautés de son oeuvre commune avec Guattari : créer de nouvelles logiques, loin des modèles rationnels classiques, et des modèles du marxisme ou du structuralisme orthodoxes des années 1960-1980.
    Ces logiques n'ont rien d'abstrait, au contraire : ce sont des modes de peuplement de la terre. Par peuplement, il ne faut pas seulement entendre les populations humaines, mais les populations physiques, chimiques, animales, qui composent la Nature tout autant que les populations affectives, mentales, politiques qui peuplent la pensée des hommes. Quelle est la logique de tous ces peuplements ?
    Poser cette question est aussi une manière d'interroger leur légitimité. Ainsi le capitalisme : de quel droit se déploie-t-il sur la terre ? De quel droit s'approprie-t-il les cerveaux pour le peupler d'images et de sons ? De quel droit asservit-il les corps ? Aux logiques que le capitalisme met en oeuvre, ne faut-il pas opposer d'autres logiques ? Les mouvements aberrants ne deviennent-ils pas alors les figures d'un combat contre les formes d'organisation - politique, sociale, philosophique, esthétique, scientifique - qui tentent de nier, de conjurer ou d'écraser leur existence ?

  • En 1938, lorsque le philosophe Étienne Souriau dresse l'inventaire des différents modes d'existence qui peuplent le monde, une classe d'êtres retient particulièrement son attention : les êtres virtuels.
    Ce sont toutes les potentialités qui accompagnent les existences comme des dimensions d'elles-mêmes, ce qu'elles pourraient être si... Ce ne sont pas de simples possibles, car les virtuels existent à leur manière. Le problème, c'est qu'ils manquent de réalité, comme s'il n'y avait pas de place pour eux dans le monde réel.
    Celui qui veut les faire exister davantage, leur donner « plus » de réalité n'est pas seulement un créateur, c'est un avocat. Il lutte pour leur « droit » à exister davantage, à occuper légitimement une place dans ce monde. Toute création n'est-elle pas un plaidoyer en faveur des nouvelles existences qu'elle crée ?
    N'est-ce pas le problème de toutes les existences, dès lors qu'elles sont privées du droit d'exister de telle ou telle manière ? C'est l'interrogation qui parcourt ce livre, au croisement de l'existence, de l'art et du droit.

  • Tout part d'une première question adressée à Bergson : comment se fait-il que dans sa conception de la durée, il soit si peu question des affects qui pourtant nous donnent accès au temps : l'attente, le regret, le deuil, la mélancolie ? Comment expliquer que le temps ne soit jamais évoqué dans ses aspects les plus destructeurs ? Et pourquoi nous invite-t-il toujours à épouser l'écoulement de la durée ? Est-ce justement pour ignorer ces aspects ? Mais il y a une deuxième question, inverse de la première, qui peut aussi lui être adressée : si, comme l'affirme Bergson, la durée est synonyme de mémoire, comment peut-on penser un authentique sens de l'avenir ? La liberté peut-elle être autre chose que la reprise de tout notre passé ? Un Bergson mélancolique ?
    Ce livre est une réponse du bergsonisme à ces questions.

  • Tout oppose les oeuvres de William et Henry James, le philosophe américain fondateur du pragmatisme (1842-1910) et le romancier, auteur de Portrait de femme et des Ailes de la colombe (1843-1916). L'un se présente comme le philosophe des vérités concrètes, l'inventeur d'un empirisme « radical », résolument tourné vers une pensée pratique sans cesse reconduite vers l'expérience directe des réalités sensibles ; l'autre se présente au contraire comme le romancier de l'indirect et dresse le portrait de consciences qui ne cessent de s'interpréter les unes les autres en s'éloignant toujours davantage du socle des certitudes sensibles. Mais s'agit-il d'une opposition ? N'a-t-on pas en réalité affaire à une sorte d'échange ou de vol mutuel ? L'un fait de la philosophie une sorte de roman d'aventures tandis que l'autre fait du roman la forme réfléchie par excellence, le récit du mental et de ses modes de raisonnements. L'un fait de l'action le nouveau centre de gravité de la philosophie ; l'autre fait de la pensée le nouveau sujet du roman, comme si chacun volait à l'autre ce qui jusqu'alors lui revenait de droit. C'est ce vol ou cet échange dont il s'agit ici de faire le récit conceptuel.

  • William James (1842-1910) est l'une des principales figures du pragmatisme américain, selon lequel toute distinction théorique doit conduire à une différence pratique.
    On sait moins que James a développé sous le nom d'"empirisme radical" une philosophie originale dont le projet général consiste à libérer les expériences de toute forme de pensée préexistante. Sa conception pragmatique de la vérité - "est vrai ce qui réussit" - est devenue célèbre, mais parce qu'on y a vu la maxime de l'homme d'affaires américain et la philosophie du capitalisme sauvage. En réalité, il s'agit de concevoir les expériences comme autant de processus d'expérimentation, comme autant d'actes de confiance.
    Peut-être la question de la vérité rejoint-elle finalement celle de la confiance ? Quels accords passer avec nos connaissances (épistémologie), avec les autres (sociologie) et avec nous-mêmes (éthique) pour favoriser cette confiance et libérer en nous la création de nouvelles vérités ? Telle devient alors la question centrale du pragmatisme de James.

  • Tout oppose les oeuvres de William et Henry James, le philosophe américain fondateur du pragmatisme (1842-1910) et le romancier, auteur de Portrait de femme et des Ailes de la colombe (1843-1916). L'un se présente comme le philosophe des vérités concrètes, l'inventeur d'un empirisme « radical », résolument tourné vers une pensée pratique sans cesse reconduite vers l'expérience directe des réalités sensibles ; l'autre se présente au contraire comme le romancier de l'indirect et dresse le portrait de consciences qui ne cessent de s'interpréter les unes les autres en s'éloignant toujours davantage du socle des certitudes sensibles. Mais s'agit-il d'une opposition ? N'a-t-on pas en réalité affaire à une sorte d'échange ou de vol mutuel ? L'un fait de la philosophie une sorte de roman d'aventures tandis que l'autre fait du roman la forme réfléchie par excellence, le récit du mental et de ses modes de raisonnement. L'un fait de l'action le nouveau centre de gravité de la philosophie ; l'autre fait de la pensée le nouveau sujet du roman, comme si chacun volait à l'autre ce qui jusqu'alors lui revenait de droit. C'est de ce vol ou cet échange qu'il s'agit de faire le récit conceptuel.

    Fictions du pragmatisme est paru en 2008.

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