JOHN Maxwell COETZEE

Foe (Foe, 1986), roman traduit de l'anglais par Sophie Mayoux, Le Seuil, 1988, 192 p., 103 F.

  « Il me fut enfin impossible de continuer à ramer. Mes mains étaient couvertes de cloques, mon dos était brûlé, j’avais mal dans tout le corps. Poussant un soupir, je me laissai glisser par-dessus bord, et c'est à peine si je fis une éclaboussure. À lentes brasses, mes longs cheveux flottant autour de moi, pareille à une fleur de la mer, pareille à une anémone, pareille à une méduse, de celles que l'on voit dans les eaux du Brésil, je nageai vers l'île inconnue, d'abord contre le courant, comme j'avais ramé, puis libérée d'un seul coup de son emprise, portée par les signes jusqu'à la baie et sur la plage.
   Là, je restai étendue sur le sable brûlant, la tête emplie de l'éblouissement orange du soleil, mon jupon (seul vêtement que j'avais sur moi en quittant le navire) séchant sur moi dans la chaleur de fournaise, lasse, reconnaissante, comme quiconque est sauvé.
   Une ombre noire s'étendit sur moi, et ce n'était pas celle d'un nuage mais celle d'un homme nimbé d'un halo lumineux. “ Naufragée, dis-je, la langue épaisse et sèche. Je suis naufragée. Je suis toute seule. ” Et je tendis mes mains douloureuses. »
(Traduit de l’anglais par Sophie Mayoux. © Le Seuil.)

  Quand Susan Barton est abandonnée sur une île au milieu de l'Atlantique, elle pénètre dans l'univers de deux hommes. L'un est un Nègre appelé Vendredi ; l'autre est Robinson Cruso. L'île est une société déjà à l'œuvre. Ses règles sont simples et strictes : survie, travail, ordre. Cruso est le maître et Vendredi est l'esclave. Susan observe la création d'un monde stérile — architecture de terrasses pierreuses dominant des plages mornes et désolées — et attend d'être secourue. De retour à Londres avec, sur ses talons, Vendredi comme preuve de son étrange aventure, elle s'adresse à l'écrivain Daniel Foe. Mais Foe s'intéresse moins à l'histoire de l'île qu'à celle de Susan, et des lignes de combat sont tracées entre l'auteur et son sujet. Seul témoin de leur lutte, comme il le fut du mystère de l'île, Vendredi qui ne peut parler. Fable, allégorie, palimpseste littéraire, ce roman à la fois brillant et austère explore et interprète les extrêmes vers lesquels nos vies sont poussées. Mais entre ces extrêmes — verbe et silence, raison et folie, vérité et mensonge — résident ces tensions que J. M. Coetzee sait rendre si riches et si lumineuses, et qui se nomment l'art, le rêve et l'imaginaire.

 


 

                                       

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